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Le médicament innovant rationné

La France et l’Europe se sont longtemps reposées sur les Etats-Unis pour amortir le développement des médicaments innovants. Face au mur, elles manquent aujourd’hui de capitaux longs pour financer l’innovation. Chronique par Cécile Philippe, présidente de l’Institut économique Molinari, publiée dans Les Échos.

Alors que nous faisons face à une nouvelle vague de Covid, le vaccin ne sera disponible qu’à partir du 13 octobre. Il est pourtant déjà disponible en Belgique depuis le 14 septembre. De même, l’antiviral japonais Zokovea, s’il a reçu l’autorisation de l’agence européenne des médicaments (EMA), n’est pas encore distribué en France. Ces délais ne sont pas de simples fatalités. Ils sont aussi le résultat d’un écosystème médical où l’immense complexité biologique rencontre des politiques publiques plus ou moins avisées qui accélèrent ou retardent l’innovation en santé.

Les délais dans l’accès aux nouveaux médicaments sont réels. Selon PwC pour le Leem (qui représente les entreprises du médicament), en 2025, les délais d’accès médians aux médicaments innovants en France sont restés parmi les plus longs d’Europe, soit 520 jours contre 393 en Italie et 282 au Royaume-Uni. Seuls 60 % des médicaments autorisés par l’EMA seront accessibles et remboursables en France. Une étude américaine de l’Institut Galen révélait déjà en 2019 que sur les 290 nouveaux médicaments mis sur le marché entre 2011 et 2018, 89 % étaient disponibles aux Etats-Unis, contre 48 % en France. Si l’on se concentre sur l’oncologie, où le facteur temps est souvent crucial, l’écart était également significatif avec 96 % de disponibilité aux Etats-Unis contre 66 % en France.

Or, cette situation pourrait empirer dans la mesure où le marché pharmaceutique mondial connaît des bouleversements importants, alors que la France s’enfonce dans une crise des finances publiques.

Depuis des décennies, la stratégie de la Sécurité sociale a été de négocier à la baisse les prix, faute d’avoir développé le calcul économique à long terme. Elle a été incapable de développer la prévention en santé pour réduire la facture de curatif

Tout d’abord, les Etats-Unis ont introduit des contrôles de prix du médicament en 2022, avec l’Inflation Reduction Act. Ils l’ont renforcé en 2025, avec la clause de la Most-Favored-Nation, mécanisme étendu à tous les médicaments du programme Medicare qui couvre les personnes de 65 ans et plus. Or, c’est notamment parce que le marché américain a permis d’amortir le développement des médicaments dits originaux pendant des décennies que nous arrivions à négocier drastiquement leurs prix à la baisse.

Selon Rand, les prix américains représentaient jusqu’à 422 % de ceux pratiqués dans des pays comparables, dont la France. Dans ce contexte, les négociations seront plus ardues et la France, qui obtenait jusqu’à présent des prix parmi les plus bas, sera probablement perdante.

Depuis des décennies, la stratégie de la Sécurité sociale a été de négocier à la baisse les prix, faute d’avoir développé le calcul économique à long terme. Elle a été incapable de développer la prévention en santé pour réduire la facture de curatif, comme elle a été incapable d’investir dans la capitalisation, ce qui aurait permis d’améliorer le financement des retraites qui représentent 40 % des dépenses sociales. Face à la crise des finances publiques, il est à craindre que les négociations se soldent par un accès plus contraint encore aux médicaments innovants.

C’est une mauvaise nouvelle, car la France – comme l’Europe – est à la traîne de l’innovation. Dans les années 1970, l’industrie européenne lançait deux fois plus de médicaments que celle des Etats-Unis. Elle en lance deux fois moins cinquante ans plus tard. Au-delà du refus de payer pour l’innovation, c’est aussi la conséquence d’une incapacité à accompagner le développement des acteurs innovants. L’Europe a 9 fois moins d’épargne-retraite que les Etats-Unis. Elle accuse un retard de 19.000 milliards d’euros. Or, sans capitaux longs, impossible de financer l’innovation.

Cécile Philippe est présidente de l’Institut économique Molinari.

 

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