Retraites: Édouard Philippe peut-il vraiment «sauver le système»?
L’ancien Premier ministre veut rétablir l’équilibre du système par répartition en repoussant l’âge de départ et en allongeant la durée de cotisation. Cette réforme est-elle à la hauteur des enjeux? Texte d’opinion par Cécile Philippe et Nicolas Marques, respectivement présidente et directeur général de l’Institut économique Molinari, publié dans Le Point.
Les retraites sont un problème financier majeur. Elles représentent 420 milliards d’euros de dépenses publiques par an (14 % du PIB). Financées quasi exclusivement par des cotisations ou des impôts (98 %) et à la marge par l’épargne (2 %), elles sont déficitaires, en dépit des réformes successives, et le niveau de vie des retraités est appelé à baisser de 10 % d’ici 45 ans par rapport au reste de la population. Voici ce qu’avance Édouard Philippe (Horizons), lancé dans la campagne présidentielle. Et l’analyse de l’Institut économique Molinari*.
SA PROPOSITION : Dans une vidéo de 19 minutes intitulée « Retraites : ma réforme pour sauver notre système », l’ancien Premier ministre, candidat à la présidentielle 2027 pour Horizons, présente son programme pour les retraites. Une approche sérieuse sur la répartition mais rapide, voire superficielle, sur la capitalisation. Au final, le candidat risque d’apparaître comme ayant pour objectif de sauver le système plus que les retraites et l’économie.
La priorité d’Édouard Philippe est de retrouver l’équilibre de la répartition. Le candidat à la présidentielle propose de porter progressivement la durée de cotisation à 45 ans et l’âge de départ à la retraite à 65 ans. Il s’inscrit dans la lignée de son positionnement historique, qui consiste à dire qu’il est impossible d’avoir un système de répartition équilibré sans âge légal de départ. Selon lui, ce serait financièrement intenable mais aussi injuste, car agir uniquement sur la durée de cotisation pénalise les carrières hachées et notamment les femmes.
65 ans et 45 années de cotisation
SES LEVIERS : Travailler plus longtemps est la meilleure solution pour remettre à flot la répartition. Toutes les alternatives présentent des inconvénients majeurs : Philippe refuse l’augmentation des cotisations, car « le travail ne paie pas assez en France et les entreprises paient trop de charges ». Il refuse aussi de baisser les pensions ou de s’endetter pour financer les retraites, ce qui serait « injuste » à l’égard des retraités ou des générations futures.
Une fois sauvée, la répartition serait dotée d’une « règle d’or » assurant son équilibre. Édouard Philippe ne dit rien sur cette « règle d’or », destinée au régime général (CNAV), qui en est aujourd’hui dépourvu. Le régime général serait ensuite confié aux partenaires sociaux. Une voie qu’avait déjà tracée François Bayrou et qui paraît cohérente, car les partenaires sociaux cogèrent déjà la retraite complémentaire du secteur privé (Agirc-Arrco) qui, depuis 1947, a financé des retraites sans jamais émettre de dette.
L’ANGLE MORT : à noter, Édouard Philippe ne dit rien des retraites des fonctionnaires. Gérées indépendamment de la répartition du secteur privé, elles sont directement à la charge du budget des administrations et profondément déséquilibrées.
LE PARI POLITIQUE : Sa démarche est courageuse dans la mesure où le candidat s’expose clairement à perdre des points. En France, les responsables politiques sont en première ligne pour définir la durée de travail et l’âge de départ à la retraite. Le bon sens voudrait que ces paramètres, permettant d’équilibrer les comptes, soient définis au sein de chaque caisse de retraite mais, chez nous, il incombe aux candidats de les définir. Cela les expose à la tentation de sacrifier le long terme pour maximiser leurs chances d’élection.
En 1981, l’élection de François Mitterrand devait beaucoup à sa promesse d’avancer la retraite à 60 ans, un seuil que le législateur de 1945 avait sagement écarté pour des raisons financières. En proposant de revenir à l’âge légal en vigueur jusqu’en 1983, Édouard Philippe se met en position de perdre des voix. Une durée de cotisation plus longue et un âge de départ plus lointain sont de nature à déplaire à une grande partie des électeurs. Un risque bien réel, même si Philippe souligne qu’à défaut de réforme, la probabilité d’avoir une crise financière est significative, avec des retraités pouvant perdre jusqu’à 20 ou 30 % de leurs pensions.
La capitalisation, parent pauvre du projet
L’ANALYSE DE L’INSTITUT MOLINARI : Édouard Philippe accorde une place centrale au rééquilibrage de la répartition et prend aussi le risque d’apparaître comme timoré sur la capitalisation. Il y consacre 3 minutes 30 sur une prise de parole de plus de 19 minutes. Philippe souligne à juste titre que la capitalisation est obligatoire seulement pour les fonctionnaires, qui cotisent tous à un fonds de pension cogéré par les partenaires sociaux (l’Établissement de retraite additionnelle de la fonction publique ou ERAFP). Il propose de la rendre « possible et obligatoire » pour les salariés et de permettre à tous les Français de disposer d’un plan d’épargne-retraite.
Mais il y a peu de propositions nouvelles. Capitaliser dans des plans d’épargne-retraite est une démarche déjà possible pour tous depuis 2003. À cette date, François Fillon avait créé les plans d’épargne-retraite populaires (PERP), ancêtres des plans d’épargne-retraite actuels (PER) mis en place par la loi Pacte en 2019. La vraie nouveauté qu’appelle de ses vœux Édouard Philippe est que « l’État fasse un premier versement sur le plan de chaque jeune travailleur dès son premier emploi ».
Surtout, Édouard Philippe présente la capitalisation comme une démarche « individuelle ». Il n’associe pas les partenaires sociaux à sa gestion, alors qu’il propose de le faire pour la répartition. Il semble entériner l’asymétrie entre les fonctionnaires, qui cotisent obligatoirement à une capitalisation collective gérée par les partenaires sociaux, et le reste de la population, qui capitaliserait dans des plans d’épargne-retraite individuels. Or défendre un monde où le collectif continuerait de rimer exclusivement avec la répartition et la capitalisation avec l’individuel, c’est de facto entériner le statu quo.
Sans généralisation d’une capitalisation collective obligatoire, il est improbable que la France arrive à préserver le niveau de vie des retraités futurs. Nous avons déjà des Plans d’épargne-retraite, mis en place par les individus ou les entreprises, depuis plus de vingt ans et les encours destinés à la retraite ne représentent toujours que 14 % du PIB.
L’absence de capitalisation collective obligatoire explique notre retard par rapport aux pays du nord de l’Europe. La Suède, les Pays-Bas ou le Danemark ont placé entre 116 et 206 % du PIB, en grande partie dans des fonds de pension. Ajoutons qu’au-delà de l’enjeu que représente le pouvoir d’achat des retraités futurs, rester sous-capitalisé, c’est obérer à la fois la compétitivité et le financement de l’économie.
BILAN : un discours de vérité sur la répartition du secteur privé, point central de ses propositions, et un volet capitalisation rapide, voire timoré, peu innovant. Une approche en silo, opposant le collectif pour la répartition à l’individuel pour la capitalisation, qui participe au statu quo depuis des décennies. Philippe est sérieux sur la répartition, il peut mieux faire sur la capitalisation et son utilité pour les retraites et l’économie.

