Réformer la protection sociale pour restaurer la confiance
La signature financière de la France vacille sous le poids de dépenses courantes non financées. L’Institut Molinari avertit que sans réforme structurelle de notre protection sociale, la trajectoire budgétaire restera intenable face au choc démographique du vieillissement. Texte d’opinion par Cécile Philippe et Nicolas Marques, respectivement présidente et directeur général de l’Institut économique Molinari, publié dans Le Point.
Le taux d’intérêt français à dix ans est au plus haut depuis la crise de 2008, il y a 18 ans. La dette française, traditionnellement recherchée, est sous tension. Le déficit 2026 devrait être supérieur à celui de 2025 (5,1 %), la négociation budgétaire pour 2027 s’annonce houleuse. Et nos autorités sont incapables de proposer des solutions dignes de bons gestionnaires de l’argent public.
Nos déficits financent des dépenses courantes dans un pays ayant une fiscalité record. Ceux-ci ne correspondent pas à un surcroît d’investissements d’avenir ou aux priorités du moment, comme la remise à niveau de la défense. Facteur aggravant, les prévisions de croissance viennent d’être révisées à la baisse. Aussi les marchés financiers s’impatientent. S’assurer contre un risque de défaut de la dette publique coûte désormais cinq fois plus cher en France qu’aux Pays-Bas, modèle de bonne gestion.
Vieillissement
Selon les calculs de l’Institut économique Molinari, la dette pourrait croître de plus de 1 400 milliards d’euros sous les quinquennats d’Emmanuel Macron. Et les prochains quinquennats seront nécessairement encore plus douloureux, car nos finances publiques subissent – au-delà des alternances – une dégradation liée au vieillissement. Il faudra du temps pour corriger cette dérive, indépendamment des efforts qu’il faudra faire à court terme pour réduire les déficits.
On ne le dira jamais assez, les comptes publics français dérapent à cause d’une incapacité à concilier protection sociale et économie. Notre sécurité sociale a été pensée comme si le vieillissement, la compétitivité, et le pouvoir d’achat n’étaient pas des enjeux.
C’est notamment le cas avec les retraites, qui expliquent 45 % de la hausse des dépenses depuis 1959. Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas leur générosité qui pose problème. D’autres pays concilient finances saines et retraites attrayantes.
Les retraites sont devenues un problème à cause de leur mode de financement. La France n’a quasiment pas de retraites par capitalisation. Mis bout à bout, les dispositifs d’épargne-retraite représentent à peine 13 % du PIB, alors que les promesses de retraite faites aux actifs et retraités représentent au total 400 % du PIB.
Chaque année, la quasi-totalité des retraites distribuées sont financées par des prélèvements obligatoires, ou de la dette, ce qui plombe la compétitivité des entreprises, le pouvoir d’achat des actifs et creuse les déficits sociaux.
Si nous avions proportionnellement autant d’épargne-retraite qu’aux Pays-Bas, nous aurions chaque année 160 milliards d’euros de dividendes et plus-values en plus pour préparer ou bonifier les retraites. La pression fiscale serait raisonnable et les finances publiques seraient saines. Ce n’est pas un hasard si se couvrir contre un risque de défaut de la dette souveraine coûte 5 à 6 fois moins cher aux Pays-Bas, au Danemark ou en Suède. Ces pays sont les champions de l’épargne-retraite en Europe, avec de 115 à 205 % du PIB placé, ce qui leur permet d’autofinancer une part significative des retraites.
Le déni de calcul économique sévit aussi en santé, domaine qui explique 30 % de la hausse des dépenses publiques depuis 1959. Comme son nom l’indique, l’Assurance maladie a été pensée comme une institution destinée à solvabiliser les malades.
Elle a fait d’énormes investissements pour réduire les délais de remboursement et faire disparaître l’avance de frais, au détriment de la prévention et de l’organisation de la coopération entre acteurs. La France investit 22 % de moins que la moyenne de l’Union européenne en prévention et dépense 26 % de plus en curatif.
De plus, l’Assurance maladie corsète les complémentaires santé dans un cadre de plus en plus rigide, ce qui freine l’innovation en santé. Et certains rêvent même de supprimer les complémentaires pour mettre en place une « grande sécurité sociale », ce qui bloquerait l’émergence des bonnes pratiques et leur généralisation.
Prévention et innovation
C’est parce que pendant des décennies nos décideurs publics ont refusé d’affronter ces réalités que la sécurité sociale est aujourd’hui devenue un problème pour les finances publiques. Au lieu de s’atteler aux problèmes structurels que constituent la sous-capitalisation des retraites et le sous-investissement en prévention et innovation, nos administrations s’évertuent à mettre en avant des projets technocratiques du type « régime universel » ou « grande sécurité sociale ». C’est une erreur stratégique, car lorsque les nuages noirs s’amoncellent, il devient important d’identifier les vrais leviers d’amélioration structurelle.
Pour reconquérir la confiance des marchés, il est grand temps de suivre l’exemple des pays du nord de l’Europe, qui concilient économie et protection qualitative. Le cas le plus emblématique est sans doute celui des Pays-Bas. Avec leurs fonds de pension et la liberté de choix de l’assurance santé, ils sont un exemple. Être frugal et social, c’est possible, mais il faut faire les bons calculs pour y arriver et cesser de penser que l’État n’a pas à se montrer bon gestionnaire de l’argent public.



