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Ne déboulonnons pas les statues

« Je me suis rendu compte que je ne voulais pas vivre dans un monde qui efface ce qui dérange. Un monde sans traces artistiques ou historiques, fussent-elles d’un passé douloureux. Et que non, définitivement non, je ne voulais pas vivre dans un monde qui ne heurte pas ma sensibilité ». Il y a quelques mois, le chroniqueur belge Christophe Bourdon s’opposait à la dérive qui consiste à censurer le passé à l’aune de préoccupations actuelles. Cette tendance gagne malheureusement du terrain et menace désormais un père fondateur de l’économie politique, Adam Smith.

Il y a quelques semaines, le conseil municipal d’Édimbourg a nommé Sir Geoff Palmer pour diriger un groupe d’examen de l’héritage de l’esclavage et du colonialisme dans la capitale Ecossaise. Parmi les monuments qui poseraient problème, ce professeur à l’Université Heriot-Watt a désigné la tombe et une statue d’Adam Smith, suspecté par certains d’avoir eu une attitude tolérante à l’égard de l’esclavage. Les connaisseurs des écrits philosophiques et économiques de Smith savent qu’il s’agit d’un contresens magistral.

Dans Théorie des sentiments moraux (1759), le philosophe décrit la « frivolité, la brutalité et la bassesse » des marchands d’esclaves. L’asservissement qu’ils pratiquent est clairement contraire aux idées sur l’éthique et l’empathie développées par le penseur écossais.

Dans Richesse des nations (1776), l’économiste décrit la supériorité du travail salarié sur les autres modes d’organisation (servage, esclavage…). Loin d’avoir entretenu une quelconque ambiguïté à l’égard de l’esclavage, Smith a fourni les thèses économiques ayant permis de le remettre en cause. Elles ont été amplement utilisées par les mouvements abolitionnistes, comme celles des économistes français tels que François Quesnay, Jean-Baptiste Say ou Frédéric Bastiat.

Réviser l’histoire, pour tenter d’occulter ce qui dérange, est une erreur sociétale. Prétendre le faire sur la base de contresens historiques est une démarche encore plus contreproductive. Smith présentait sa Théorie des sentiments moraux comme un « Essai analytique sur les principes des jugements que portent naturellement les hommes, d’abord sur les actions des autres, et ensuite sur leurs propres actions ». Sa démarche garde toute son actualité 250 ans plus tard…

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Nicolas Marques

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