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Pouvoir partir à 60 ans à la retraite est une illusion

Interview de Nicolas Marques, directeur général de l’Institut économique Molinari, par Eric Revel, publiée dans le numéro de Valeurs actuelles du 4 au 10 juillet 2024.

Quelle analyse faites-vous de la remise en cause dans les programmes économiques des deux blocs Gauche et Droite de la réforme des retraites d’Emmanuel Macron ? Est-ce sérieux de laisser entrevoir un retour du départ en retraite à 60 ans ?

Ce n’est pas responsable de prétendre que la retraite à 60 ans est une bonne idée. Le déclin de la fécondité et l’augmentation de l’espérance de vie déséquilibrent le financement des retraites, qui repose à 95% sur une répartition à la peine.

Ce n’est pas une nouveauté, lorsque la répartition a été introduite en 1941 puis généralisée à la Libération cela ne faisait aucun débat. C’est ce qui a conduit les pouvoirs publics à fermer la porte à deux reprises à la retraite à 60 ans, vieille revendication sociale, en 1941 comme en 1945. L’ordonnance de 1945 soulignait que « la fixation d’un âge trop bas de l’ouverture du droit à la retraite ferait peser sur la population active une charge insupportable ». A l’époque, l’espérance de vie à la naissance était de moins de 60 ans, alors qu’aujourd’hui elle est de plus de 82 ans.

Prétendre qu’on pourrait partir à 60 à la retraite dans un pays dont l’épargne retraite est sous-développée est une illusion. Les retraites sont financées par des cotisations prélevées sur le travail des actifs, et au-delà par la création de richesse. Financer des retraites longues et généreuses est impossible, sauf si l’on paupérise massivement les actifs ce qui serait inacceptable moralement et contreproductif économiquement. Ajoutons qu’en dépit de niveaux de cotisations retraite élevés (28 % des salaires bruts dans le privé), le pouvoir d’achat des retraités va se dégrader significativement dans les décennies à venir. La priorité n’est pas d’avancer l’âge de la retraite, mais de généraliser la capitalisation collective pour épauler la répartition et préserver le pouvoir d’achat des générations futures de retraités.

Le COR vient de rendre un rapport estimant que le régime par répartition va de nouveau être dans le rouge. Faut-il mettre en place une nouvelle réforme des retraites ? Peut-on encore apporter du crédit aux rapports du COR ? 

Les rapports du COR ressemblent étrangement à la chanson de Paul Misraki des années 1930 « Tout va très bien, madame la marquise ». Ils proposent une lecture trompeuse de la situation financière, en occultant la totalité des dérapages financiers liés aux retraites des personnels publics. Comme dans la chanson popularisée par Ray Ventura, ce n’est qu’à la toute fin des rapports du COR, une fois que les discours lénifiants sont dépassés qu’on accède aux informations intéressantes, et notamment la baisse majeure du pouvoir d’achat des retraités d’ici un demi-siècle.

Le COR refuse de voir les réalités en face, ce qui empêche de faire les bons diagnostics et donne du carburant à des propositions dangereuses pour la protection sociale et le pouvoir d’achat. La dernière étude de l’Institut économique Molinari montre qu’il a occulté 56 milliards de dérapages financiers liés aux retraites des personnels publics (fonctionnaires, ouvriers d’Etat, SNCF, RATP…). La moitié des déficits publics, récurrents depuis la fin du baby-boom, est due aux retraites.

Peut-on sauver le système par répartition des retraites sans introduire une dose de capitalisation ?

L’enjeu est de sauver le pouvoir d’achat des générations futures de retraité, sans sacrifier celui des actifs et les comptes publics. Pour épauler la répartition à la peine, il faut plus de capitalisation collective. Si nous avions été aussi prévoyants que nos voisins, nous aurions placé en complément de la répartition l’équivalent de 100 % du PIB. L’épargne retraite rapporterait en moyenne 4 % du PIB par an en dividendes et plus-values, ce qui permettrait de mieux revaloriser les retraites et de ne pas avoir comme seule variable d’ajustement le recul de l’âge de la retraite.

La seule solution pour éviter la paupérisation des retraités, c’est de généraliser l’épargne collective. C’est ce qu’a fait la Caisse d’assurance vieillesse des pharmaciens, dont la capitalisation retraite, à l’origine facultative, est devenue obligatoire. Cette décision s’est avérée salutaire pour le pouvoir d’achat des pharmaciens, qui bénéficient à la fois de retraites financées par la répartition et la capitalisation collective.

Comment expliquer que la capitalisation lorsque l’on parle de retraites soit, en France, toujours une sorte de tabou ?

Il y a plus d’un siècle Jean Jaurès soulignait que « ceux qui se font un monstre de la capitalisation commettent une erreur étrange ». Le fondateur de L‘Humanité et du Parti Socialiste considérait que ceux qui s’opposaient à la généralisation de la capitalisation collective jouaient contre l’intérêt des ouvriers et classes populaires.

Tous ceux qui ont la chance d’avoir accès à la capitalisation collective en France s’en félicitent. C’est le cas des 4,5 millions de fonctionnaires qui cotisent à l’Etablissement de retraite des fonctionnaires (ERAFP). Ce fonds de pension collectif, cogéré par les syndicats de la fonction publique (CGT, CFDT, FO, UNSA, FSU, Solidaires, FA-FP, CFE-CGC) dispose de 43 milliards d’euros investis sur les marchés financiers fin 2023. Depuis sa création, il a fait gagner 17 milliards d’euros aux cotisants et retraités, avec des placements générant un taux de rendement de 4,2 % par an en moyenne depuis 2006.

On observe des performances du même ordre dans toutes les structures ayant mis en place des capitalisations collectives (Banque de France, Sénat…). Bonnes pour les employés, la capitalisation est aussi bonne pour les contribuables. A titre d’illustration, si l’Etat finançait une partie de ses retraites grâce à la capitalisation, à l’instar du Sénat, il aurait réduit son déficit de 30 % de 2008 à 2022, avec à la clef une économie annuelle de 29 milliards d’euros par an courants. Si l’Etat avait été encore plus prévoyant, et provisionné l’intégralité des retraites de ses personnels comme la Banque de France, il économiserait près de 60 milliards d’euros par an. Et lorsque les retraites sont provisionnées, les salaires progressent plus vite. Ce n’est pas un hasard si en 2020 lorsque le gouvernement a proposé de mettre en place le régime universel, tous les syndicats de la Banque de France sont descendus dans la rue, CGT en tête.

Le succès grandissant de souscription de PER n’est-il pas la preuve que les épargnants sont « mûrs » pour aborder sereinement la question de la capitalisation ?

Les succès d’estime des produits d’épargne individuels (PER individuels…), d’entreprise (PER collectifs ou obligatoires) ou des fonds de pension (ERAFP…) est une réalité. Un sondage récent d’Ispos pour le cercle des épargnants montre que 78 % des Français pensent qu’il est nécessaire de promouvoir des fonds de pension complémentaires de la répartition. Cette solution créatrice de richesse apparait comme préférable aux alternatives traditionnelles (le recul de l’âge légal de la retraite au-delà de 64 ans ou la réduction des pensions…). Le vrai sujet d’inquiétude est le rythme trop lent de montée en puissance des capitalisations retraite. Quand on additionne les plans d’épargne individuels, les plans d’épargne d’entreprise et les fonds de pensions, dont l’essentiel est réservé aux personnels publics, l’épargne retraite représente de l’ordre de 20 % du PIB. Il en faudrait cinq fois de plus dans un pays comme la France. Pour rattraper notre retard, il faut généraliser la capitalisation collective, à l’image de ce qui a été fait dans le secteur public il y a 20 ans. A ce stade, aucun parti n’ose aborder ce sujet, pourtant clef pour le pouvoir d’achat.

Nicolas Marques

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