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Au lieu de nous révolter contre Bridgestone, adaptons notre fiscalité

L’Etat s’insurge contre le sort réservé à Bridgestone. L’usine de pneus de Béthune pourrait fermer et 863 emplois pourraient être impactés. Le gouvernement et certains acteurs publics accusent l’équipementier japonais, mais c’est la fiscalité française qui est en cause. L’analyse de Nicolas Marques, directeur général de l’IEM, publiée dans Atlantico.

Atlantico.fr : L’État s’insurge contre le sort réservé à Bridgestone: une entreprise notoirement mal gérée qui fabrique des pneus à un moment où une partie de ce même gouvernement et affiliés souhaite une diminution drastique du nombre de voitures en circulation. N’est-ce pas une preuve de l’impasse du gouvernement?

Nicolas Marques : Au-delà de la contradiction que vous soulevez, cela montre le choix d’un traitement politicien et incantatoire d’un sujet qui mérite bien mieux. Les annonces de fermetures d’usines de pneumatiques sont récurrentes en France. On se souvient de Continental en 2009 à Clairoix, Goodyear en 2013 à Amiens, Michelin en 2019 à La Roche-sur-Yon. Cette liste s’allonge avec maintenant Bridgestone à Béthune. Ajoutons que ce phénomène ne touche pas que la France. Outre-Rhin, Continental vient, par exemple, d’annoncer la fermeture d’un site à Aix-la-Chapelle.

C’est tentant de pointer du doigt Bridgestone, entreprise japonaise, en l’affublant de tous les maux. Mais le choix du numéro 1 mondial du pneumatique est compréhensible. Le pneumatique est devenu un marché ultra compétitif, avec la concurrence de plus en plus forte des marques asiatiques à bas coûts, notamment chinoises. Pour quelles raisons un fabriquant de pneumatique, face à des surcapacités de production en Europe, devrait-il privilégier la production française ? L’Hexagone est, en effet, mal positionné en termes de coût du travail, d’impôts de production et d’impôts sur les bénéfices, tout comme sur le plan réglementaire, avec des règles plus contraignantes qu’ailleurs.

Si quelques avancées ont été faites dans les dernières années, elles sont trop faibles pour changer la donne dans la dynamique globale actuelle. En dépit de la transformation du CICE en baisse pérennes de charges sociales, nous restons les champions européens des prélèvements sur les salariés moyens, avec 55% de pression sociale et fiscale en 2020 selon notre dernière étude annuelle européenne. Malgré la trajectoire de baisse d’impôt sur les sociétés, nous sommes toujours le champion européen du taux marginal d’impôt sur les bénéfices. En dépit de la promesse gouvernementale de baisser les impôts de production de 10 milliards en 2021, nous resterons un champion européen des impôts de production.
Si le « site France » cherche à améliorer sa performance globale, les progrès sont très lents et insuffisants pour les opérateurs à faibles marges.

Emmanuel Macron avait fait du volontarisme politique un étendard durant la dernière présidentielle. L’aide aux entreprises devait s’effectuer par la création d’un contexte macro-économique adéquat. Or le plan de relance s’adresse principalement aux cadres des métropoles. On est en pleine contradiction?

Nicolas Marques : Les dernières années ont montré que la mise en œuvre trop gradualiste et timorée des réformes économiques n’avait pas permis de créer un élan global. La baisse de l’impôt sur les sociétés a été orchestrée sur une durée de 5 ans (celle du quinquennat), un rythme bien trop lent. Le sujet impôt de production commence à peine à être traité. Pourtant cette fiscalité, véritable subvention aux importations, pénalise les activités à marges faibles, ce qui attise naturellement les clivages.

La vraie mesure profitant au plus grand nombre aurait été une baisse massive des impôts de production. Ces impôts constituent une couche insidieuse et anti-économique. Contrairement à l’impôt sur les sociétés, ils ne sont pas liés aux résultats des entreprises. Contrairement à la TVA, ils sont déconnectés de la valeur ajoutée. Ils ne portent que sur les productions françaises, ce qui en fait des subventions aux importations. Ils sont une aberration dans un monde ouvert.

D’un point de vue économique, ils se retournent contre l’emploi et les salaires ou les consommateurs achetant français. Le gouvernement a promis de baisser cette fiscalité de 10 milliards l’an prochain, mais il faudrait des baisses de 35 voire 50 milliards pour nous ramener au niveau européen ou allemand.

Si l’Etat, finalement, intervient dans la gestion d’entreprises comme Bridgestone, en ce cas pourquoi n’a-t-il pas décelé en amont ses difficultés ? Un assouplissement du droit du travail, par exemple, pourrait permettre aux salariés de trouver plus facilement un nouvel emploi…

Nicolas Marques : Cette question est éminemment importante car elle interpelle l’Etat dans son rôle de stratège. S’il doit poser le cadre dans lequel les entreprises opèrent, on reconnaît néanmoins à ces dernières – du fait de leur proximité avec le terrain (consommateurs, concurrents, etc.) – les compétences pour gérer au mieux les contraintes de leur marché respectif. Or, la France impose aussi dans ce domaine un cadre des plus contraignants. Dans l’Indice de flexibilité de l’emploi publié par le Lithuanian Free Market Institute (LFMI) sur la base des données de la Banque Mondiale, la France continue d’occuper la dernière place parmi les 41 pays qui y figurent, notamment du fait de charges sociales particulièrement élevées. L’assouplissement de ce cadre est une priorité en cessant, notamment, de cibler les contrats courts avec de nouvelles taxes.

“Révoltant, révoltant, révoltant” s’est exclamé Bruno Lemaire, à l’unisson de la majorité, en parlant de l’attitude des dirigeants japonais de Bridgestone. Or d’autres entreprises (et non des moindres si l’on pense à Nokia, Auchan ou encore Airbus) préparent aussi des plans sociaux. La France est-elle prête pour entrer dans la vraie crise sociale? 

Nicolas Marques : Non. Nous entrons, dans cette nouvelle crise, plus affaiblis que nos voisins. Durant la dernière phase de reprise, nous avons bénéficié d’une croissance plus faible qu’ailleurs. Notre chômage est resté plus élevé qu’ailleurs. Il était de 8,4% fin mars, bien au-delà des 6,6% de l’Union européenne et des 3,5% de l’Allemagne. Nous avions 535 000 chômeurs en trop par rapport au niveau moyen de l’Union européenne et 1,5 millions de chômeurs de trop par rapport à l’Allemagne. Contrairement à nos voisins, nous n’avons jamais rétabli nos comptes publics et sociaux. Pire, nous n’avons pas posé les bases d’un réel assainissement.

Les dernières années ont aussi vu monter en puissance des clivages et des conflits. En 2018-2019, nous avons eu la crise des gilets jaunes, consécutive à une énième augmentation de la fiscalité sur l’essence. Soutenue par les uns au motif que cette fiscalité serait une avancée vers un monde plus écologique, elle a, au contraire, suscité l’opposition des Français ayant quotidiennement besoin de leur véhicule. De même, nous avons vécu un psychodrame en 2019-2020 durant plusieurs mois autour de la réforme des retraites. Cette démarche censée être consensuelle était, dans les faits, mal ficelée et anxiogène. Le point commun entre ces épisodes est la recherche effrénée de financements, on pourrait dire d’expédients, destinés à colmater les déséquilibres de nos finances publiques et sociales. La fiscalité est devenue une pomme de discorde sociale. Il devient crucial d’envisager des baisses rapides pour créer un contexte favorable à la reprise et envisager à terme une réduction des déficits publics.

Lien vers le site d’Atlantico, pour lire l’Interview complète avec les réponses de Loïk Le Floch-Prigent 

Nicolas Marques

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