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L’enjeu n’était pas de choisir entre les vies ou l’économie

On entend souvent dire que la gestion d’une pandémie telle que le coronavirus dépend des choix sociétaux. L’alternative serait de sauver les vies ou les économies. Les données sanitaires et économiques montrent que la réalité est bien plus complexe que ce dilemme caricatural. Certains pays arrivent à concilier ces enjeux. D’autres, tels la France, enregistrent à la fois une mortalité élevée et un recul significatif de l’économie.

Les Français adorent les approches moralisatrices. Trop souvent, les problèmes sont perçus comme des opportunités pour se positionner, en fonction de grilles de lecture prédéfinies, quitte à occulter les enjeux concrets. On a, par exemple, entendu dire à de multiples reprises que la gestion d’une pandémie telle que le coronavirus dépendait des choix sociétaux. Les pays anglo-saxons auraient tendance à privilégier les économies, en se souciant moins des enjeux sanitaires. Les pays à forte tradition sociale auraient tendance à faire l’inverse, en privilégiant la sauvegarde des vies humaines et se souciant moins des conséquences économiques. La France aurait fait le “bon choix” en donnant la priorité aux “vies” plutôt qu’aux “profits”.

Les données sanitaires et économiques montrent que la réalité est bien plus complexe que ce dilemme infondé. L’essentiel des pays européens enregistrent une mortalité inférieure à 400 morts par millions d’habitants et une contraction économique inférieure à 2,5 points de PIB au 1er trimestre. C’est aussi le cas des Etats-Unis, dont le positionnement est à ce stade assez proche des Pays-Bas et de la Suède. La situation française, espagnole, italienne ou belge est atypique. On y constate une mortalité plus élevée et aussi un recul très prononcé de l’activité. L’enjeu est bien plus complexe que de choisir entre la sauvegarde des vies humaines ou de l’économie. On peut pâtir à la fois de mortalités élevées et d’un recul de l’activité économique significatif.

Bien sûr, ces chiffres sont à prendre avec des réserves. Certains pays sont plus exhaustifs que d’autres dans le décompte de la mortalité. Les statistiques belges attribuent toute la surmortalité au covid-19, alors d’autres pays ne comptabilisent qu’une partie des décès.

Toujours est-il que l’observation des données ne démontre pas qu’il faudrait choisir entre les vies ou les profits. Pire, cette conception manichéenne ne nous aide pas à appréhender les enjeux sociétaux.

L’Autriche, l’Allemagne, le Danemark ou la Norvège montrent qu’il est possible de préserver les profits et les vies. L’un et l’autre ne sont pas contradictoires.

Des mesures de prévention efficaces, avec une gestion en amont des enjeux sanitaires, ont permis d’économiser les services hospitaliers, en évitant leur engorgement et la mise à l’arrêt de la vie sociale et économique. C’est aussi ce qu’on a observé dans nombre de pays asiatiques, et notamment en Corée du sud.

Cela n’a pas été le cas en Italie, premier pays européen à avoir été touché par la pandémie. Cela n’a pas été le cas non plus en France. Dans l’Hexagone, les pouvoirs publics ont écarté les mesures barrières peu coûteuses, comme le port du masque, et placé les hôpitaux publics en première ligne. Cette stratégie hospitalo-centrée a favorisé l’engorgement des plateaux techniques, avec des résultats sanitaires décevants. Les prises en charge à des stades avancés sont connues pour être les plus coûteuses, en moyens médicaux comme en vies humaines. En raison d’une politique de déploiement malthusienne des tests, les autorités ont été contraints de gérer l’engorgement de l’hôpital public en ayant recours au confinement indifférencié. Cette méthode traditionnelle moyenâgeuse était la seule qui restait, faute d’avoir fait en amont les calculs économiques ayant permis à nos voisins de mieux gérer la diffusion de la pandémie.

L’expérience montre que ce calcul, humain et économique, nous a fait défaut. Il ne donnait pas des résultats contradictoires, mais convergents. L’enjeu n’était pas de désigner qui serait sacrifié, mais de minimiser les effets. On peut penser que « la vie n’a pas de prix » et que l’économie doit s’effacer, mais cela ne protège malheureusement pas contre la surmortalité. Les virus n’ont que faire de nos grilles de lectures idéologiques, ils sont par nature pragmatiques.

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Nicolas Marques

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