Réponse à la lettre ouverte publiée par Alternatives Économiques
La publication des résultats trimestriels en hausse de TotalEnergies a suscité des réactions épidermiques appelant à leur surtaxation. Le gouvernement Lecornu a, pour le moment, résisté à cette idée délétère. Le Premier ministre a même déclaré à l’Assemblée nationale : «Je n’aime pas beaucoup, dans le débat public ou sur les réseaux sociaux, le Total bashing, parce que c’est une entreprise française qui emploie des Français. Elle marque aussi une part des intérêts stratégiques du pays». Néanmoins, une trentaine d’économistes a écrit à Sébastien Lecornu afin qu’il instaure une taxe sur les superprofits des entreprises pétrolières. D’où cette contre lettre, publiée dans La Tribune.
« Monsieur le ministre,
Il est urgent de résister à l’appel de la taxation des superprofits. La proposition prétend se fonder sur de bons sentiments : alors que les prix à la pompe augmentent et que les ménages souffrent, une grande entreprise pétrolière annonce des bénéfices élevés. Le raccourci est malheureusement évident : si TotalEnergies gagne davantage pendant une crise, c’est donc qu’elle capte une rente qu’elle devrait restituer. Mais ce raisonnement confond trois choses : le profit, la rente et le signal-prix. Il repose sur cinq arguments tous erronés.
Un préalable au débat est qu’il ne faut pas confondre économie et morale. La première répond à des logiques d’incitations, de concurrence et transmet des informations à travers les prix. Elle est mue par l’efficacité.
Argument n°1 : TotalEnergies bénéficierait d’une rente
Une rente économique suppose un pouvoir de marché durable, protégé (souvent, d’ailleurs, par la norme publique), permettant à une entreprise de prélever un surplus au détriment du consommateur. Ce n’est radicalement pas la même chose qu’un profit élevé lié à un choc mondial d’offre sur un marché concurrentiel. TotalEnergies ne fixe ni le prix du Brent, ni les marges de raffinage européennes, ni les primes de risque liées au détroit d’Ormuz.
Ses résultats du premier trimestre 2026 sont le reflet d’un environnement mondial : hausse des prix, forte volatilité, désorganisation des flux, meilleur trading, raffineries utilisées à plus de 90 %. Le groupe a publié un résultat net ajusté de 5,4 milliards de dollars, en hausse de 29 % sur un an, avec un cash-flow de 8,6 milliards. Cette performance est le fruit de la capacité de son modèle intégré à capter la hausse de l’environnement de marché, non le résultat d’une capacité à imposer un prix monopolistique. D’ailleurs BP a des résultats comparables, alors que les grandes majors américaines font moins bien parce qu’elles sont moins intégrées. Autrement dit, TotalEnergies a, aujourd’hui, un meilleur modèle. Il faut s’en féliciter.
Argument n°2 : ces profits seraient indus parce qu’ils ne proviennent pas d’un effort productif
Dans l’énergie, l’activité productive ne se limite pas à extraire du pétrole. Elle consiste aussi à investir, raffiner, transporter, stocker, couvrir les risques, arbitrer les cargaisons, rediriger les flux et gérer des contrats dans un marché mondial instable. Quand TotalEnergies gagne sur le trading, cela ne signifie pas seulement qu’elle spécule, mais qu’elle valorise mieux ses actifs, ses stocks, ses contrats et ses capacités logistiques dans un environnement volatil. C’est précisément le rôle d’un groupe intégré. Dans un marché désorganisé par la guerre, l’avantage revient aux entreprises capables d’acheter, vendre, arbitrer, stocker, rediriger les flux et capter les écarts de prix, les profits plus élevés récompensent alors un modèle économique mieux adapté au choc.
Autrement dit, TotalEnergies a, aujourd’hui, une meilleure gestion. Il faut aussi s’en féliciter.
Argument n°3 : TotalEnergie devrait protéger les consommateurs
Le débat confond, par ailleurs, deux sujets que la rigueur impose pourtant de distinguer : le problème social d’une part et le mécanisme économique d’autre part.
La hausse du prix des carburants pèse sur les ménages et les activités les plus directement exposées comme le transport ou l’agriculture. Cette évolution répond à une logique économique : l’augmentation du prix permet de gérer spontanément la pénurie du bien. Personne ne sachant quand le détroit d’Ormuz rouvrira, le marché anticipe un risque de tarissement et le prix du pétrole augmente : pour éviter que la population ne se retrouve rationnée cet été, il est préférable qu’elle diminue sa consommation aujourd’hui. Le signal-prix fonctionne : la consommation d’essence a baissé depuis le début du conflit. Cette dynamique a évidemment un impact sur l’ensemble de la chaîne, mais c’est une dynamique économique logique et saine.
Elle a évidemment des conséquences sociales. Dans un Etat-providence qui aurait été bien géré, ce serait à la puissance publique d’en partager les coûts. L’état de nos finances publiques ne le permet pas. C’est donc TotalEnergies qui a plafonné presque immédiatement ses carburants, accentuant la pression concurrentielle sur le marché français, ses concurrents devant s’aligner dans les zones à forte densité.
Autrement dit, c’est aujourd’hui TotalEnergies qui assume une forme de redistribution commerciale.
Argument n°4 : Les rachats d’actions et les dividendes ne serviraient pas l’intérêt général
Rémunérer les actionnaires ne peut être présenté comme un détournement de la logique économique : c’est la récompense de leur capital engagé dans une activité risquée, cyclique et extrêmement intensive en investissements. Les projets pétroliers, gaziers, électriques ou renouvelables se chiffrent en milliards d’euros et s’étalent sur des durées longues (vingt ou trente ans généralement). Leur activité varie beaucoup : il faut se rappeler que le prix du pétrole a été négatif pendant le COVID. Il ne faut pas sous-estimer la fragilité structurelle du raffinage français. La France compte aujourd’hui six raffineries en activité, contre quatorze dans les années 1970. Cette contraction n’est pas accidentelle : le raffinage européen est structurellement sous pression, pris en tenaille entre des coûts énergétiques et réglementaires élevés d’un côté, et la concurrence des raffineries du Golfe, d’Inde ou d’Asie de l’autre, qui bénéficient d’économies d’échelle massives et de coûts d’exploitation bien inférieurs. Les marges de raffinage sont cycliques et souvent insuffisantes pour amortir les investissements de mise aux normes, et fermer une raffinerie coûte moins cher à un groupe intégré que de la maintenir à perte. Taxer les profits des années fastes revient précisément à amputer la trésorerie qui permet de traverser les années creuses sans fermeture. Sans capacité bénéficiaire, il n’y a ni financement de nouveaux projets, ni transition énergétique, ni capacité à absorber les pertes futures : taxer les profits revient à pénaliser les investissements et sanctionner ceux qui les ont permis, alors même qu’ils se tournent vers les énergies renouvelables.
Autrement dit, taxer les profits de TotalEnergies reviendrait à pénaliser la transition énergétique à laquelle TotalEnergies participe. En effet, selon Reuters, TotalEnergies disposait d’environ 25 GW de capacité renouvelable brute, dont seulement 2 GW en France, capacité qui devrait monter à 4 GW d’ici 2030 ce qui corrobore l’effort réel dans la transition en France. À l’international, Reuters a relevé que TotalEnergies avait, fin 2025, environ 19 GW de capacité renouvelable nette, contre seulement 4 GW pour Shell, tandis que BP et Shell ont plutôt cédé ou réduit une partie de leurs actifs renouvelables.
Renewables Now précise que les investissements bas carbone de Total Énergies représenteront environ 4 milliards de dollars par an. Par ailleurs, il n’y a pas de meilleures incitations que le signal-prix pour modifier les comportements. Depuis le début du conflit fin février 2026, la demande de voitures électriques a fortement augmenté et depuis avril, la baisse de la consommation d’essence devient nette : entre le 11 et le 20 avril, la consommation de gazole recule de 18,55 % et celle des supercarburants de 14,5 % par rapport à la même période de 2025. Pourquoi vouloir inventer une taxe alors que le prix agit en faveur de la transition?
Argument n°5 : les profits seraient moralement choquants
Les profits pétroliers choquent parce qu’ils apparaissent au moment où le consommateur paie plus cher un bien indispensable dans sa vie quotidienne. L’inflation ne doit pas être exagérée: en termes de pouvoir d’achat salarial, l’augmentation actuelle du prix de l’essence est moins forte qu’en 1973, il faudrait que le litre d’essence atteigne 3,75€/litre pour avoir le même impact.
Surtout, comme les éléments ci-dessus l’ont montré, ils récompensent des choix stratégiques éclairés de TotalEnergies. Elle lui permet, au demeurant, d’anticiper ses prochains défis et de le préparer, au bénéfice de tous : l’augmentation des profits permet d’orienter l’allocation de ressources vers les utilisations prioritaires. Et qu’on ne s’inquiète pas : en France, ils seront taxés.
Autrement dit, les profits de TotalEnergies récompensent ses choix passés et préparent notre avenir.
La meilleure réponse à la hausse des prix n’est pas la taxation des superprofits. C’est une politique économique cohérente : s’assurer qu’il y ait de la concurrence dans la distribution, de l’investissement dans les substituts au pétrole, comme l’électrification des usages, le développement des transports collectifs et la stabilité fiscale pour ne pas décourager les capitaux nécessaires à la transition. Le scandale n’est pas qu’une entreprise fasse du profit. Le scandale serait qu’elle puisse transformer un choc temporaire en rente durable. Or c’est précisément ce qui reste à démontrer.
Nous vous prions d’agréer, Monsieur le Premier ministre, l’expression de notre très haute considération. »
Signataires :
- Nathalie Janson, économiste, professeur associé Neoma Business School, présidente du think tank Génération Libre
- Erwan Le Noan, consultant, Directeur du think tank IREF
- Hugo Spring-Ragain, Économiste, CEDS Paris
- Kevin Brookes, Politiste, enseignant à Sciences Po Paris, Directeur du think tank Génération Libre
- Benjamin Griffoul, expert en gestion privée, fondateur de C&B Conseils
- Pierre Garello, Professeur d’économie, Aix-Marseille Université
- Aurelien Veron, Conseiller de Paris
- Virginie Calmels, Présidente Fondatrice de Futurae et Présidente de Croissance +
- Erwan Queinnec, enseignant-chercheur en sciences de gestion, Université Sorbonne Paris Nord
- Pierre Bentata, Maître de Conférences Aix-Marseille Université et Essayiste
- Fillieule Renaud, Professeur de sociologie, Université de Lille
- Veronique de Rugy, Gibbs Chair of Political Economy, Mercatus Center at George Mason University, Washington.
- Frederic Sautet, Director of the Economics Area at Catholic University of America, Washington
- Anthony Morlet-Lavidalie, Economiste
- Gabriel A. Giménez Roche. Professeur associé d’économie et finance. NEOMA Business School.
- Nicolas Marques, Directeur général de l’Institut economique Molinari
- François Facchini, agrégé des facultés de sciences économiques – Professeur à l’université Paris 1 (Panthéon-Sorbonne), Centre d’Economie de la Sorbonne
- Olivier Redoulès, Economiste
- Adina Revol, essayiste, auteur de « Rompre avec la Russie: le réveil énergétique européen » (ed. Odile Jacob)
- Christian Pfister, Economiste, Chercheur au LEO (Université d’Orléans).
- Olivier Babeau, président de l’Institut Sapiens et Professeur à l’Université de Bordeaux.
- Emmanuel Scano, Économiste, Membre de la Société d’Economie Politique.
- Philippe Silberzahn, Professeur en Management, EM Lyon.
- Karl-Friedrich Israel, Professeur d’économie, Université catholique de l’Ouest, Angers.
- Olga Peniaz, Maître de conférences en sciences économiques, Université Catholique de l’Ouest, Angers.



