Carburant: pourquoi l’Etat ne veut pas réduire les taxes et ce que cela dit de la France
Le carburant concentre toutes les tensions françaises : fiscalité record, produit de première nécessité et symbole explosif dès que les prix s’envolent. Derrière ce débat apparemment trivial se joue en réalité la vérité budgétaire du pays : un État à court de marges, prisonnier de ses dépenses contraintes et de sa dette. Interview avec Nicolas Marques, directeur général de l’Institut économique Molinari, publiée dans Atlantico.
Pourquoi le carburant est-il le terrain où cette vérité éclate ? Pourquoi le carburant et pas autre chose ?
La fiscalité sur les carburants à la pompe est 7 à 8 fois supérieure à celle des produits traditionnels, avec 133 % de taxes sur le gazole et 168 % de taxes sur l’essence (SP95). Ces niveaux de fiscalité en font des produits lucratifs pour le Trésor public, mais sensibles voire inflammables politiquement, comme le furent tous les produits de nécessité comme le sel sous l’Ancien Régime.
Le carburant est historiquement très significativement taxé parce que c’est un produit de première nécessité pour toute une série de personnes, notamment ceux qui travaillent ou vivent dans lieux isolés et utilisent quotidiennement leur voiture. En période de hausses des prix, les appels à réduire la fiscalité pour adoucir la hausse des coûts et alléger la facture pour les consommateurs se multiplient naturellement. Ils entrent en contradiction avec le besoin de remettre en ordre les finances publiques. C’est une zone de danger car, conformément à l’adage de Jean-Baptiste Colbert, « l’art de l’imposition consiste à plumer l’oie pour obtenir le plus possible de plumes avec le moins possible de cris ».
Lorsque les prix s’envolent, ce qui accule certains consommateurs, les tensions montent. Dans un article fameux, Isaac William Martin et Nadav Gabay (« Tax Policy and Tax Protest in 20 Rich Democracies, 1980-2010 », The British Journal of Sociology) ont montré que les taxes indirectes sur des produits tels que le carburant sont à l’origine d’un grand nombre de révoltes fiscales entre 1980 et 2010.
Comment le budget est-il devenu un outil de gestion de la paix sociale ?
Le budget est un marqueur politique. Il y a les mesures visibles, qui seront discutées, et toute une série de mesures en toile de fond, qui passeront sous le radar. Les gouvernements ont naturellement tendance à chercher à focaliser l’attention sur les mesures de nature à les rendre populaires, et à passer sous silence d’autres choix, parfois bien plus structurants.
Naturellement, les plus bruyants, qui ont un pouvoir de nuisance plus élevé, sont mieux servis que ceux ayant une capacité de résonance dans l’opinion publique moins élevée. Ce n’est pas un hasard si l’éducation est devenue un poste de dépenses publiques massif depuis plusieurs décennies et si, au contraire, la prise en charge des personnes dépendantes est un domaine un parent pauvre. La jeunesse est bruyante et défile, ce qui n’est pas le cas des personnes en institution médico-sociales. C’est ce qui explique que le forfait de soins des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) est fixé à un niveau faible, qui rend peu probable une prise en charge qualitative. Mais cela ne fait pas l’actualité… A contrario, les baisses visibles des moyens affectés à l’éducation ravivent les tensions alors que la France est connue pour son rapport qualité prix éducatif médiocre[i].
Que veut dire précisément “Nous n’avons plus d’argent” ? Que signifie concrètement cette déclaration à l’échelle macroéconomique ?
Nous avons trop de dépenses publiques (1 715 milliards d’euros l’an passé) par rapport aux recettes publiques (1 565 milliards). Le déficit public est anormalement haut (150 milliards) et augmenter la fiscalité ou laisser s’envoler les déficits ne serait pas sérieux, car ce sont des remèdes pires que le mal.
En pratique, les administrations publiques brassent énormément d’argent, mais elles vivent comme un ménage ayant des dépenses contraintes excessives et incapable de remettre en cause sa façon de faire. Il en résulte une énorme déperdition financière et une surfiscalité qui représente une véritable perte de chance pour l’économie et la société française.
« Nous n’avons plus d’argent » est un condensé de nos problèmes structurels, car à force de dépenser comme si l’argent public était sans limite, nous nous retrouvons sans moyens pour amortir les chocs conjoncturels. Nous n’avons pas les moyens de réduire la fiscalité sur les carburants, car nous avons besoin d’argent pour honorer la charge de la dette (65 milliards par an) ou financer les retraites des fonctionnaires de l’État (70 milliards par an). À eux seuls, ces deux postes expliquent l’intégralité du déficit public en 2025.
Si nous avions géré de façon professionnelle nos finances publiques, comme les pays du Nord de l’Europe qui savent faire des comptes et financer des hauts niveaux de protection sociale, nous serions capables périodiquement d’équilibrer les finances publiques, voire de faire des excédents permettant de contenir la dette publique à des niveaux acceptables. Cela permettrait de faire des aménagements en période de tension.
En quoi la souveraineté française est-elle concernée par ce débat apparemment trivial ?
L’excès de dépenses contraintes – et l’incapacité à restructurer les finances publiques pour réduire les dépenses contraintes – nuit au final à la souveraineté. Nous sommes dépendants de nos prêteurs. La dette publique française, qui a atteint 3 460 milliards d’euros fin 2025 ou 116 % du PIB, est détenue à 55 % par des acteurs étrangers. La charge de la dette est coûteuse, elle surenchérit le coût de fabrication des services publics et dégrade le rapport qualité-prix pour le contribuable.
Et c’est sans compter sur les promesses de retraite en répartition faites aux actifs et retraités qui représentent 400 % du PIB, qui se matérialisent par des prestations de retraite significatives (14 % du PIB) par an financées par des prélèvements obligatoires ou de la dette. Pour les honorer, il va falloir continuer à ponctionner très significativement les actifs, ce qui présente des inconvénients majeurs en termes de compétitivité et de pouvoir d’achat.
Vivre à crédit pose un problème de souveraineté nationale, mais aussi de liberté individuelle. L’an passé la France était une fois de plus la championne des prélèvements obligatoires en 2025, avec une libération sociale et fiscale le 18 juillet selon le baromètre européen que nous réalisons depuis 16 ans avec le cabinet de conseil EY[ii]. Jusqu’à cette date, le salarié moyen n’avait pas de contrôle direct sur l’affectation des fruits de son travail. A tous les niveaux vivre à crédit est un problème.
Villeroy de Galhau a-t-il dit la vérité que les responsables politiques peinent à dire tout en se maintenant au pouvoir ou parvenant à se faire élire comme l’exemple de François Bayrou le suggère… ? Cette déclaration marque-t-elle un tournant dans le discours public ?
Si le discours du gouverneur de la Banque de France est lucide, dans la mesure où il ose dire qu’il faut stabiliser les dépenses publiques en volume, il reste très politiquement correct. Lorsque Villeroy de Galhau invite à mieux maîtriser les dépenses sociales, dont les retraites, il élude le volet réformes structurelles pourtant clé.
La priorité doit aller aux réformes structurelles permettant de renforcer notre résilience face au vieillissement. En l’espace de 65 ans, le poids du coût de la protection sociale a doublé. Il est passé de 15 % du PIB en 1959 à 32 % du PIB en 2024, ce qui explique plus de 80 % de la hausse des dépenses publiques. Depuis des décennies, l’essentiel des gouvernements a cherché à maîtriser cette trajectoire, en oubliant que la priorité était de réformer la protection sociale, pour l’adapter au défi que représente le vieillissement.
Rares sont les décideurs publics ayant osé dire qu’il fallait généraliser la capitalisation retraite. Les retraites, qui expliquent 45 % de la hausse des dépenses publiques depuis 1959, coûtent anormalement cher en raison d’un financement qui repose quasi intégralement sur la répartition. La France a promis l’équivalent de 400 % du PIB en retraites et a placé à peine 13 % du PIB pour financer les pensions. Elle dépend à 97 % de la répartition pour financer les retraites. Avec le vieillissement, le nombre d’actifs qui financent les retraites a chuté par rapport au nombre de retraités et les taux de cotisation de retraite se sont envolés. Et, en dépit de taux de cotisations retraite très élevés, qui représentent 28 % des salaires bruts dans le secteur privé et 93 % pour les fonctionnaires d’État, les retraites sont structurellement déficitaires.
Certains pointent du doigt la générosité du système français, mais le problème est ailleurs. Il réside dans le manque d’épargne retraite, indispensable pour autofinancer une partie des retraites sans déstabiliser l’économie. Si nous avions constitué le niveau d’épargne retraite du Danemark, des Pays-Bas ou de la Suède, nous aurions en moyenne 150 % du PIB placés pour autofinancer une partie des retraites, ce qui générerait 160 milliards d’euros de recettes additionnelles chaque année. Nos finances publiques seraient moins dégradées, nous financerions une part significative des retraites par des dividendes et plus-values au lieu de recourir à l’endettement.
Nous avons un problème du même ordre en santé. La France sous-investit en prévention, ce qui alimente l’emballement des dépenses de maladie qui représentent 30 % de la hausse des dépenses publiques depuis 1959. Faisant fi de l’adage « mieux vaut prévenir que guérir », la France investit 22 % de moins que la moyenne de l’Union européenne en prévention et dépense 26 % de plus en curatif. Sous-investir alimente une dette de prévention, ce qui génère des pertes massives de bien-être pour la population et des surcoûts médicaux.
Pour maitriser les dépenses collectives, pour faire en sorte que leur financement soit moins pénalisant pour les contribuables et l’économie, il va falloir faire réapprendre à calculer et faire des réformes structurelles. Cela serait cela le vrai tournant, passer du discours aux actes structurants.
[i] Bentata, Pierre. 2023. Éducation, la france peut mieux faire. Évaluation de l’efficacité du système d’éducation et de formation en France. Avec Cecile Philippe et Nicolas Marques. Institut économique Molinari. https://www.institutmolinari.org/wp-content/uploads/2023/12/Etude-Efficacite-Education-2023.pdf.
[ii] Marques, Nicolas, Cécile Philippe, et James Rogers. 2025. La pression sociale et fiscale réelle du salarié moyen au sein de l’UE en 2025. Institut économique Molinari. https://www.institutmolinari.org/wp-content/uploads/2025/07/etude-fardeau-fiscal-eu-2025.pdf.



