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40 ans d’égarements économiques, interview de Jacques de Larosière par l’Af2i et l’IEM

Sylvie Malécot, Directrice à l’Association française des investisseurs institutionnels (AF2I), et Nicolas Marques, Directeur général de l’Institut Molinari, ont eu le plaisir d’interviewer Jacques de Larosière à la suite de la publication de 40 ans d’égarements économiques, quelques idées pour en sortir. A lire, même si vous avez déjà lu ce livre, publié chez Odile Jacob en janvier 2021.

Jacques de Larosière a fait toute sa carrière au sommet des institutions financières : il a d’abord dirigé le Fonds monétaire international (1978-1987), avant de devenir gouverneur de la Banque de France (1987-1993), puis président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (1993-1998). Il est membre de l’Académie des sciences morales et politiques. Il est notamment l’auteur de : Les 10 préjugés qui nous mènent au désastre économique et financier, 50 ans de crises financières et Les lames de fond se rapprochent.

Pourquoi ce nouveau livre ?

Jacques de Larosière : Cet essai a pour ambition de comprendre comment notre pays s’est laissé glisser, depuis une quarantaine d’années, au bas des classements internationaux pour ce qui est des performances économiques.

Nous nous sommes profondément désindustrialisés tout en augmentant massivement l’appareil d’État, la dépense et les prélèvements publics. Cet essai entend montrer l’ampleur de nos retards et suggérer la manière de les combler afin de mettre à profit notre avantage démographique qui, à condition que l’on n’y mette pas de nouveaux obstacles, pourrait bien être à l’origine d’un “miracle” français.

La crise Covid-19 a révélé des fragilités dans la structure économique française, latentes avant 2020. Les questions de perte de compétitivité et d’accroissement de la dette sur les 20 dernières années reviennent dans tous les débats. Dans votre livre, vous situez les premiers éléments de décrochage de notre pays à la fin du XIXème siècle. Comment expliquer une dégradation aussi longue? Pourquoi n’a-t-on pas pu ou pas su redresser la barre durant plus d’un siècle?

Il est vrai que je cite dans mon livre des tendances profondes qui donnent un arrière-plan utile à la compréhension des phénomènes de retard économique qui se sont accumulés depuis longtemps dans notre pays. Ces tendances tiennent notamment à notre extrême centralisation, à notre évolution politique et sociale très particulière, à l’histoire du mouvement ouvrier et des syndicats, à la place de la gauche…

Mais le « décrochage » analysé dans mon essai date, en réalité, des crises pétrolières (1973-1979) qui ont durement atteint notre pays. La réaction à ces crises a été critiquable : on a voulu protéger les ménages en réduisant les taxes pétrolières afin d’atténuer l’incidence de la hausse du brut. Ce faisant, on a détérioré le budget tout en maintenant l’incitation à consommer du pétrole et en privilégiant les consommateurs par rapport aux entreprises.

L’élément positif a été l’accélération de notre programme de construction de centrales nucléaires, ce qui a permis d’assurer à terme notre indépendance énergétique.

Le poids des dépenses publiques et celui de la fiscalité sont souvent mis en avant par les économistes libéraux pour expliquer les blocages français à la réforme. Vous montrez combien la comparaison avec l’Allemagne est peu flatteuse pour notre pays. Quels succès Allemands vous semble-t-il possible d’adapter au modèle économique et social français, pour remettre rapidement notre pays dans une dynamique positive?

Je ne suis pas sûr qu’il faille adopter tel quel le modèle allemand. Chaque pays a ses propres spécificités et présente des caractères différents.

Mais ce qui devrait nous inspirer c’est l’intérêt national ainsi que les principes de bon sens qui ont fait leurs preuves chez nos voisins les plus performants.

D’une part, une remise à plat de nos services administratifs s’impose : notre fonction publique, comparée à celle de l’Allemagne (sur des bases homogènes) dénote des sureffectifs considérables. Pendant trente ans, la fonction publique en France a augmenté deux fois plus vite que la population active. Cette progression est incompréhensible.

Il est impératif, et démocratiquement indispensable, de reprendre les budgets Ministère par Ministère, service par service, de se concentrer sur les fonctions les plus utiles et de revisiter les anciennes strates de dépenses dont nombre ne se justifient plus. Une telle redéfinition des tâches permettrait seule de se fixer des objectifs raisonnables et compatibles avec la concurrence à laquelle nous sommes confrontés.

On a calculé que la productivité de l’administration allemande pourrait être supérieure à la nôtre de 50% !

Sans cette remise à plat des fonctions du service public en France (à laquelle des pays comme la Suède ont procédé en leur temps et avec succès), il est à craindre que les actions « à la marge » seront insuffisantes pour réaliser le changement indispensable. Une telle action devrait être mise en œuvre graduellement. En recourant au non-remplacement d’un agent sur deux partant à la retraite, on parviendrait à des chiffres d’effectifs « normaux » en cinq ans.

Le budget ne doit pas être considéré comme un monument intangible mais comme une source de progrès. Les dépenses inutiles seraient, en effet, remplacées, en partie, par des investissements d’avenir (formation, recherche, transformation écologique…).

En outre, il faudra revenir à un principe fondamental de tous les temps, à savoir que c’est le travail qui est à la base de la prospérité et que l’objectif – souvent poursuivi en France – d’une réduction des heures travaillées est une source de faiblesse dans un monde concurrentiel.

Une manière de nous redonner de la compétitivité, à cet égard, serait de faire comme tous nos voisins en portant l’âge de la retraite à 65 ans au moins. Quand l’espérance de vie s’accroît, il est normal de travailler un peu plus longtemps.

La vision jacobine de l’État s’est révélée parfois étouffante pour notre pays. Mais la perte de compétitivité industrielle est également le fait des entreprises privées. Le pays de Pasteur et d’Hugo, forme des talents scientifiques, qui savent innover… et partent à l’étranger. Recherche et industrie vivent le plus souvent dans des univers parallèles. Quelles sont selon vous les évolutions indispensables pour créer une nouvelle dynamique en France, dans la phase de relance qui arrive, et permettre à notre pays de reconquérir le rang qui devrait être le sien aux niveaux européen et international?

Si nos entreprises industrielles, même innovantes, finissent trop souvent par se délocaliser à l’étranger, c’est que l’écosystème français ne leur est pas favorable.

Comment développer l’industrie française si celle-ci doit supporter des charges sociales et fiscales significativement plus élevées que celles de nos voisins?

La vérité c’est que nos entreprises ont financé un État-providence particulièrement généreux depuis 40 ans au détriment de leurs marges bénéficiaires et donc de leur capacité à investir et à recruter.

Dans une interview récente, vous avez affirmé que « Les politiques ont sacrifié la jeunesse ». Vous évoquez dans votre livre l’histoire à contre-courant du modèle social français. Tout ceci contredit la social-démocratie humaniste, hérités de la philosophie des Lumières, vantée par la classe politique nationale. Les jeunes générations sont-elles en mesure, selon vous, de prendre leur destin en main pour construire un futur différent? Quelles réformes vous semblent-elles nécessaires dès 2021 pour favoriser une relance pérenne, source de richesse pour notre pays, et faciliter le financement durable de l’économie française?

Il faut distinguer le vernis de la maçonnerie. Le politiquement correct vante toujours les mérites prétendus du système existant : soi-disant le plus social, le plus ouvert aux jeunes… Mais la réalité est autre, et c’est celle-là que mon livre s’efforce d’analyser.

Quand notre régime de pensions se refuse à retarder l’âge de départ à la retraite, qui en supporte les conséquences? Les jeunes, par la montée de leurs cotisations et par le fait que l’on reporte à, plus tard, c’est-à-dire sur les futurs retraités (les jeunes d’aujourd’hui qui ne votent pas encore), le coût du déficit d’un système qu’on n’a pas voulu réformer quand il en était encore temps, de peur de mécontenter les seniors.

On vit plus longtemps, mais on hésite à tirer les conséquences de cette évolution démographique sur la durée du travail. Quant au marché du travail, on voit bien que les jeunes sont pénalisés en France : pendant les dix dernières années, le chômage des jeunes de moins de 25 ans a été constamment beaucoup plus élevé dans notre pays que celui observé en Allemagne (en moyenne 20% contre 7%).

On peut démontrer que notre politique malthusienne a mis systématiquement les jeunes en deuxième priorité par rapport aux plus âgés.

Interview réalisée le 1er mars 2021.

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