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Jaurès dans l’Humanité – Sécurité

Texte de Jean-Jaurès publié dans L’Humanité le 4 janvier 1910.

Si les retraites ouvrières pouvaient courir un risque avec le système de la capitalisation, elles courraient un risque, au moins égal, et probablement supérieur avec le système de la répartition. Si vous supposez que l’Etat peut escroquer tranquillement onze millions de salariés aveugles et inertes, si vous supposez qu’il peut impunément détourner pour son budget ou pour des opérations véreuses les fonds de la Caisse et l’intérêt de ces fonds, il peut tricher aussi avec la répartition. Il peut tromper le pays sur le nombre des ayants-droit, diminuer ainsi la part de chacun, et garder pour lui une part des sommes prélevées dans l’année, sous prétexte de retraites, sur les ouvriers et sur les patrons.

Je ne prends pas cette hypothèse à mon compte, je ne crois pas plus à la possibilité du vol dans le système de la répartition que dans celui de la capitalisation. Mais puisque mes contradicteurs supposent l’Etat assez scélérat, assez impudent et assez imprudent pour soutirer les fonds de la Caisse des retraites, puisqu’ils supposent un énorme prolétariat de onze millions de travailleurs ouvriers, employés, paysans, assez imbécile et assez lâche pour se laisser voler, ainsi, puisqu’ils supposent tous les fonctionnaires des finances, tous les administrateurs de la Caisse des retraites, les commissaires du budget dans les deux Chambres et tous les élus de tous les partis assez coquins pour se faire les complices de cette escroquerie, assez unis dans un commun intérêt pour ne pas se dénoncer les uns les autres, assez fous pour braver le courroux prochain du peuple bientôt averti et pour jouer leur tête, puisqu’ils accumulent les unes sur les autres les hypothèses absurdes, je suis obligé de leur dire que, dans ce cas, la répartition ne sera pas du tout une sauvegarde contre l’escroquerie.

Luquet dit que les prolétaires ne sont pas capables de débrouiller les complications de la comptabilité. Mais je croyais que les prolétaires étaient capables de s’organiser, qu’ils avaient le devoir de s’organiser ; et de même que quand ils se syndiquent, ils peuvent demander des consultations de droit aux juristes les plus compétents et les plus autorisés, leurs délégués dans les Conseils d’administration des Caisses de retraite pourront, s’ils éprouvent un doute ou rencontrent une difficulté, s’aider du concours des spécialistes les plus sûrs. Ce sera une raison de plus de s’organiser et c’est par cette action à la fois multiple et coordonnée que la classe ouvrière grandira en autorité et en force. Si, croyant défier des autres, elle se défie éternellement d’elle-même, si elle refuse toute réforme de peur d’y trouver un piège et si elle fait comme les enfants qui s’arrêtent dans les ténèbres par crainte do tomber, où sera le progrès social ?

Ceux qui avaient commencé à grand fracas la campagne de panique commencent à mollir un peu. Ils insistent surtout maintenant sur le désastre dont la Caisse des retraites pourrait être frappée en temps de guerre. La nation, manquant de ressources pour se défendre, mettrait la main sur les milliards de la Caisse. Mais vraiment, comment ne voient-ils pas qu’il serait bien plus facile à l’Etat de suspendre la répartition des retraites ? Avec le système de la répartition, c’est le budget qui seul, sans le secours de fonds accumulés, doit faire face aux retraites. Il ne dispose pour cela que du produit de l’impôt et du prélèvement opéré à l’instant même sur les ouvriers et sur les patrons. Dans la crise d’une guerre, les ressources de l’Etat peuvent fléchir et c’est avec le système de la répartition que l’Etat serait le plus tenté de dire aux travailleurs : Un vent de tempête passe sur nous, je ne peux pas vous payer cette année.

Avec la répartition, c’est sur les ressources annuelles de l’Etat que tout pose : et les retraites peuvent être exposées à toutes les vicissitudes des budget annuels. Le péril est bien moindre, l’équilibre est bien plus assuré s’il y a un lest de capitaux, si la Caisse des retraites, possédant des valeurs à la fois solides et variées, valeurs d’Etat, valeurs des communes, valeurs des grandes entreprises permanentes, repose non pas sur la base étroite d’un budget, mais sur toute la fortune publique.

Mais même avec la répartition, c’est une hypothèse inadmissible. C’est surtout dans la tourmente d’une grande guerre que l’État hésitera à proclamer devant le monde sa faillite, à avertir l’étranger de son impuissance qui encouragerait l’agresseur. C’est surtout dans cette crise qu’il hésitera à ajouter un élément révolutionnaire à toutes les forces d’agitation et de passion qui sou­lèveront les esprits.

Dans aucun système, ni avec la capi­talisation ni même avec la répartition, moins sûre pourtant, l’Etat ne mettra la main ou sur le capital de retraites ou sur les retraites elles-mêmes. Plu­tôt que de déchaîner cette formidable crise sociale, il doublera et triplera les impôts : il aura recours à l’emprunt, même dans les conditions les plus déplorables ; il saisira, comme cela est prévu, les milliards de numéraire qui sont accumulés dans les caves de la Banque de France et il proclamera, comme en 1870, le cours forcé du bil­let. Mais il ne touchera ni aux fonds des caisses d’épargne, ni au paiement de la rente, ni aux fonds des retraites. Les flammes de révolution jailliraient de tous côtés.

Est-ce que dans la grande détresse de 1870, l’Etat a suspendu le paiement de la rente ou mis la main sur les ti­tres ? Est-ce qu’il a saisi les Caisses d’épargne et fermé les guichets ? Il lui sera aussi impossible de toucher aux retraites ouvrières et paysannes : et quelque forme qu’elles aient prise, ré­partition ou capitalisation, elles seront inviolables et intangibles. Un gouver­nement qui est aux prises avec la guerre ne peut pas jeter à onze millions de travailleurs un défi mortel : et même dans ces grandes crises, les ressources des Etats modernes sont assez vastes pour qu’ils ne soient pas obligés d’ajouter au péril extérieur une formidable aventure sociale.

Mais avec la capitalisation, comment l’Etat pourrait-il toucher aux retraites ? Les retraites ouvrières, ainsi organisées, auraient une double garantie : garan­tie de la force prolétarienne, et garantie du droit bourgeois. Je veux dire qu’on ne pourrait pas toucher aux va­leurs qui les garantissent sans toucher par là même à la propriété et au cré­dit de la classe bourgeoise. Les fonds des retraites seront placés ou en valeurs d’Etat ou en valeurs communales ou en valeurs industrielles. Si l’Etat escroque ces valeurs, tous les autres détenteurs des valeurs du même ordre se sentiront menacés. Croit-on que les déposants des Caisses d’épargne, dont les fonds sont placés, pour plusieurs millions, en valeurs d’Etat, ne trembleront pas quand l’Etat mettra la main sur les ti­tres de rente des retraites ouvrières ? Même les rentiers bourgeois seront pris d’épouvante.

Avec la répartition, les retraites for­meront un chapitre distinct : il serait insensé d’y porter la main ; mais enfin on pourrait, en un jour de crise, rayer ce chapitre sans déchirer tout le reste. Au contraire, par la capitalisation, les retraites sont liées à tout l’ensemble du crédit public, et la banqueroute, si elle s’appliquait aux retraites, s’étendrait à tout le reste. Si l’Etat, en temps de guerre, pour se procurer des milliards aux dépens des ouvriers, jetait sur le marché, une masse de valeurs escroquées, toutes les valeurs de même na­ture subiraient un krach formidable aux mains de la bourgeoisie elle-même.

Je ne connais pas d’hypothèse plus absurde et de fantôme plus vain.

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