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Jaurès dans l’Humanité – Les termes de la question

Texte de Jean-Jaurès publié dans L’Humanité le 26 décembre 1909.

Le projet des retraites n’a pas encore pris forme définitive au Sénat : le débat n’est pas terminé ; plusieurs articles restent en suspens, et il y aura une deuxième lecture. Mais dès maintenant, on en peut pressentir les traits essentiels.

La retraite sera assurée à 65 ans. Elle sera constituée par trois éléments, un versement ouvrier obligatoire, un versement patronal obligatoire, une contribution de l’Etat. L’Etat intervient pour constituer tout de suite, sous forme d’allocation, une petite retraite aux ouvriers qui vont arriver à l’âge de 65 ans sans avoir fait de versements, et il intervient aussi pour majorer les retraites résultant de ces versements. Les versements des ouvriers et des patrons sont inscrits au compte des ouvriers : ils fructifient à leur profit pendant toute la série d’années qui s’écoule entre la date des versements et la date de la retraite. C’est ce qu’on appelle le système de la capitalisation.

Evidemment, le texte voté par la Chambre était supérieur à celui que vote le Sénat. En demandant et aux ouvriers et aux patrons un versement proportionnel au salaire, il constituait aux ouvriers des retraites plus fortes. Et il les leur assurait, non pas à 65 ans, mais à 60 ans. Mais entre le texte voté par la Chambre et le texte que vote en ce moment le Sénat, il y a des ressemblances essentielles. Tous les deux capitalisent au profit de l’ouvrier le versement fait par l’ouvrier et le versement fait par le patron, Tous les deux obligent l’Etat à intervenir pour participer à la retraite. En fait, dans les deux systèmes il y a un mélange de capitalisation et de répartition. L’Etat qui va demander immédiatement aux contribuables, par l’impôt progressif sur l’héritage, cent ou cent vingt millions par an ne capitalisera pas cette somme. Il ne la placera pas en valeurs pour qu’elle fructifie durant une longue série d’années au profit des futurs retraités. Il la distribuera immédiatement, chaque année, soit pour donner à tous les ouvriers âgés de 65 ans et plus une allocation annuelle fixe, soit pour majorer les retraites résultant des versements ouvriers et patronaux capitalisés.

Et alors, la question qui est posée devant la classe ouvrière est celle-ci : convient-il d’accepter, pour y introduire ensuite des modifications, des améliorations, la loi qui se prépare ? ou faut-il la rejeter ?

Si on l’accepte pour fixer les premiers résultats acquis, pour donner une base solide à des revendications nouvelles, il est clair que l’effort de la classe ouvrière devra se porter sur trois points. Elle devra exiger, ou que l’âge de la retraite soit abaissé à 60 ans, et même, dans les industries particulièrement insalubres, à un âge moins élevé ou qu’une assurance générale contre l’invalidité vienne compléter l’assurance contre la vieillesse. Elle devra exiger en second lieu que les organisations ouvrières, soient largement associées au contrôle et à la gestion des capitaux qui fructifieront au profit des travailleurs. Elle devra exiger enfin que la part contributive de l’Etat soit relevée, ce qui accroîtra la part faite à la répartition dans l’ensemble du système.

Certes, ce ne sera pas sans un grand effort d’organisation, de propagande, de pression politique et syndicale, que cette triple revendication aboutira. Mais ces améliorations nécessaires pourront trouver place dans les cadres de la loi en préparation. La classe ouvrière n’aura pas à conquérir une loi nouvelle. Elle s’appuiera sur une loi existante et qui se prête parfaitement aux perfectionnements ultérieurs que j’indiquais tout à l’heure.

Si au contraire nous rejetons en bloc la loi qui est sur le point d’aboutir, il faut recommencer à pied d’œuvre le travail qui se continue depuis des années à travers des difficultés innombrables et des résistances acharnées. Pour faire cela, pour tout remettre en question, pour rejeter les premiers résultats dès maintenant certains, pour priver plus d’un million de vieux ouvriers et de vieux paysans de l’allocation qu’ils recevraient à partir du 1er janvier de l’année 1911, il faudrait avoir des raisons d’une gravité extraordinaire. Il faudrait que le système proposé fût gâté par une tare telle qu’il fût inacceptable au prolétariat. C’est ici que les militants de la Confédération interviennent. Et ils disent : Oui, la loi préparée a un vice rédhibitoire c’est la capitalisation. Ils font à la loi d’autres critiques, et il en est auxquelles nous nous associons. Mais c’est là, selon eux, l’objection principale. Tant que toute capitalisation n’aura pas disparu de la loi, ils animeront le prolétariat à la combattre. Mais pourquoi donc condamnent-ils à ce point la capitalisation fonctionnant au profit des ouvriers ? Pourquoi la redoutent-ils ? C’est la première question qui doit être débattue entre nous.

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