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Jaurès dans l’Humanité – Escroquerie

Texte de Jean-Jaurès publié dans L’Humanité le mardi 28 décembre 1909.

On peut disputer sur les mérites comparés, ou sur les défauts comparés, de la répartition et de la capitalisation en matière de retraites ouvrières. On peut préférer l’un des systèmes à l’autre ; on peut préférer une combinaison bien équilibrée des deux systèmes ! Pour moi, je me garderai bien de prononcer contre tel ou tel mode une exclusion absolue. Je crois qu’il serait possible de fonder les retraites sur la répartition toute seule, quoique ce système n’allât pas sans inconvénients. Mais je crois aussi que ceux qui se font un monstre de la capitalisation commettent une erreur étrange. Et j’ose dire, sans vouloir blesser personne, que ceux qui s’exposent à faire sombrer la loi qui va aboutir en la dénonçant comme une escroquerie, assument une lourde responsabilité.

Une escroquerie ! Et comment ? Les fonds versés par les ouvriers et par les patrons seront remis à la Caisse nationale des Retraites ou à toute autre organisation offrant des garanties du même ordre. Ces fonds ne resteront pas stériles dans un tiroir. Ils seront placés en valeurs solides, valeurs d’Etat, valeurs communales, et pour une part, s’il est nécessaire, en valeurs industrielles variées dont l’ensemble ne peut pas fléchir. Des commissions, dans lesquelles siégeront des représentants de l’Etat, du patronat et des organisations ouvrières, veilleront à ces placements. Par qui donc et comment, les sommes destinées à assurer les retraites ouvrières pourraient-elles être détournées ? La gestion sera contrôlée. La comptabilité sera publique. Pas un centime ne pourra être détourné sans que toute la nation soit avertie.

Nos contradicteurs disent que l’Etat se servira de ses fonds pour équilibrer son budget en déficit. Vraiment, comment le pourrait-il ? Il n’y a pas de budget occulte. Il faudrait que l’Etat avouât son vol. Il faudrait qu’il le proclamât. Il faudrait qu’il vînt dire à la face du Parlement, à la face du pays, à la face des hommes : « Au lieu de verser à la Caisse des Retraites les fonds prélevés sur les ouvriers et sur les patrons, je les ai gardés pour mes dépenses courantes, ou j’ai plongé ma main dans le portefeuille et j’ai vendu, pour équilibrer mon budget, les titres de rente qui portent intérêt au profit des vieux ouvriers et des vieux paysans. » Je le demande à Sieurin, à Merrheim, à Marius André, à tous nos contradicteurs de la Voix du Peuple, à Yvetot lui-même, quel est l’Etat, quel est le gouvernement, qui pourrait risquer une pareille opération ?

Demain, il y aura en France dix millions de salariés, ouvriers des grandes, moyennes et petites usines, employés de tous les magasins, ouvriers agricoles de toutes les fermes, qui seront compris dans la loi des retraites ; et une note, parue hier soir, annonce que le ministère demandera au Sénat, en deuxième lecture, de joindre à cette masse énorme les métayers et les petits fermiers. C’est l’immense prolétariat de l’industrie, du commerce, de l’agriculture, qui tout entier sera assuré, qui tout entier versera, qui tout entier aura des droits sur la Caisse des Retraites. C’est cet immense prolétariat, répandu sur toute la surface du sol, depuis les métairies disséminées jusqu’aux grandes villes concentrées et ardentes, ce sont ces millions de travailleurs que l’Etat oserait voler ! C’est à eux qu’il oserait arracher le pain des vieux jours ! Mais dans quelle cave profonde faudrait-il que cet Etat voleur allât se cacher pour n’être pas mis en pièces !

Du coup une révolution irrésistible éclaterait, et tous les canons, tous les fusils, toutes les fourches, se tourneraient contre le pouvoir.

Les militants de la Confédération qui tentent de semer dans les rangs de la classe ouvrière une panique insensée tombent dans une contradiction extraordinaire. Ils ont foi, dès maintenant, dans la puissance des minorités. Ils croient qu’une élite prolétarienne peut suffire à entraîner la masse, à déterminer un mouvement révolutionnaire ; et ils admettent en même temps que l’Etat pourrait voler impunément, au plein jour, tout le peuple ouvrier et paysan de France. C’est alors que les appels à la Révolution retentiraient en échos formidables. C’est alors que des fermes, des boutiques, des chantiers, des mines profondes sortiraient, par millions et par millions, les multitudes indignées et exaspérées : « Misérables, qu’avez-vous fait du pain de nos vieux et de la garantie de notre vieillesse ? » On ne peut même pas imaginer en rêve un pouvoir assez dément pour risquer une pareille aventure.

Le temps me presse aujourd’hui, et je n’ai dit là-dessus qu’une faible partie de ce que j’ai à dire. Mais je me permets d’adjurer les syndicalistes de renoncer à ce procédé de discussion. S’ils veulent que le prolétariat puisse examiner sérieusement le problème, il ne faut pas qu’ils l’affolent par des fantômes. Une classe ouvrière qui serait accessible à d’aussi vaines paniques, d’aussi absurdes terreurs, serait incapable de se conduire à travers les complications sociales. Dites, si vous voulez, que vous préférez, pour les retraites, le système de la répartition au système de la capitalisation. C’est une question à débattre. Mais ne dites pas que la capitalisation serait une escroquerie.

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