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L’éloge du généraliste

Dans nos économies développées, nous vendons nos expertises, issues de nos études et de nos expériences. On parle cependant souvent d’obsolescence accélérée des savoirs, de nécessité d’être plus flexible, plus agile. Chronique de Cécile Philippe, présidente de l’Institut économique Molinari, publiée dans La Tribune.

En tant que parents, nous pouvons donc légitimement nous poser la question des avantages d’une hyperspécialisation dès le plus jeune âge versus un mode plus généraliste permettant de tester différentes activités, de toucher un peu à tout. Papa de fraîche date, le journaliste d’investigation David Esptein, dans son deuxième livre (Range, 2019), cherche ainsi à évaluer l’importance d’un savoir généraliste plutôt que spécialisé. Dans le contexte actuel, il voit nombre d’avantages au premier. Son livre fourmille d’histoires et d’informations passionnantes. La critique, que je lui consacre, ne pourra pas épuiser les réflexions stimulantes qu’une lecture attentive suscitera chez le lecteur.

Pour l’auteur, nos systèmes éducatifs, le domaine public ou les entreprises privilégient trop l’hyperspécialisation. Il lui apparaît donc nécessaire d’expliquer l’importance d’un savoir expert généraliste, intégrateur, polymathe qui a toute sa place dans un environnement de plus en plus complexe.

Cette augmentation de la complexité est réelle si on la mesure comme le nombre des interactions rendues possibles entre des personnes de plus en plus nombreuses, créant autant d’effets non linéaires à l’origine d’une incertitude grandissante. C’est ainsi que l’économiste Douglass North, lauréat du prix Nobel en 1993 l’envisageait. Dans son ouvrage Understanding the Process of Economic Change (2005), il écrit : « Une caractéristique permanente de l’histoire humaine est la réduction systématique de l’incertitude perçue comme celle associée au monde physique et de facto une réduction des sources d’incertitude expliquées initialement par la sorcellerie, la magie ou la religion. Ce faisant, si l’incertitude associée au monde physique a bel et bien diminué, c’est au prix d’un environnement humain beaucoup plus complexe. Et si nous avons progressé dans notre compréhension de cet environnement humain, celle-ci reste limitée et caractérisée par d’innombrables explications non rationnelles. »

Dans cet environnement complexe décrit comme un environnement où les schémas de comportement ne se répètent pas clairement, où la répétition ne permet pas toujours l’apprentissage, où il faut fonctionner par analogie, l’expérience n’est pas nécessairement un avantage. Elle est même parfois un handicap lorsqu’elle conduit à répéter un comportement inadapté à la situation en question.

Dans celle-ci, il faut développer autre chose qu’une expertise spécialisée. A l’appui de sa démonstration, une littérature abondante émanant d’économistes (Daniel Kahneman, Bryan Caplan), de psychologues (Amos Tversky, Gary Klein, John Sloboda), de politologues (James Flynn), de philosophes (Isaiah Berlin) etc. Il décrit aussi de situations réelles illustrant la supériorité de l’étendue des savoirs plutôt que sa restriction à une tête d’épingle.

Parmi les situations les plus intéressantes, Epstein décrit la capacité supérieure d’équipes de chercheurs aux expertises très variées à résoudre des problèmes complexes là où d’autres laboratoires très spécialisés échouent. Autre cas emblématique, le succès d’InnoCentive lancé par Alph Bingham à la suite du succès de son expérience au sein du laboratoire pharmaceutique Eli Lilly. En 2001, il parvient à convaincre l’entreprise de publier 21 problèmes que la firme se révèle incapable de résoudre, avec à la clé la résolution de plusieurs d’entre eux par des experts souvent étrangers au domaine concerné.

Epstein mentionne aussi la carrière exceptionnelle de Frances Hesselbein, PDG de Girl Scouts of the USA de 1976 à 1990 et présidente-directrice générale à l’âge de 102 ans du Frances Hesselbein Leadership Institute. Pour l’auteur, Frances est le type de la personne devenue leader en accumulant des expériences très variées qui digérées progressivement l’ont justement préparé à devenir leader.

Le cas oublié des musiciennes de la Piéta à Venise au XVIIème siècle illustre, quant à lui, le rôle clé d’une approche multi-instrument. Pratiquée au sein de l’orphelinat de la Pièta, cette méthode aurait permis de transformer des enfants abandonnés par leur mère-prostituée à Venise en virtuose de la musique, source d’inspiration pour des compositeurs comme Bach, Haydn et peut-être même Mozart. Mentionnons aussi l’histoire de Jill Viles qui – grâce à ses recherches amateures tout azimut en médecine, évite un arrêt cardiaque à son père et une pancréatite à la l’athlète Priscilla Lopes-Schliep, spécialiste du 100 mètres haies.

Toutes ces situations illustrent la capacité supérieure de certains individus à raisonner par analogie. Epstein cite à ce sujet une autorité mondiale en la personne du professeur de psychologie Dedre Gentner de la Northwestern University. Cette dernière s’intéresse à notre capacité de penser de façon analogique, à mettre les choses en relation les uns avec les autres. Pour elle, cela expliquerait en partie le pouvoir des êtres humains sur la planète. Elle permet de mettre le nouveau, le familier sous un nouveau jour et se révèle un atout pour résoudre des problèmes complexes.

Il semblerait que nous développions cette capacité de pensée de façon analogique par le simple fait justement d’être confronté à la nouveauté, à la complexité que créé un monde peuplé de très nombreux individus avec qui il faut coopérer et échanger. Dans un passage passionnant sur la Russie, Esptein relate les recherches du psychologue soviétique Alexander Luria lors des transformations économiques et sociales radicales de son pays dans les années 30. Il parvint à mettre en évidence que les habitudes de pensée, notamment conceptuelles, se développent avec les exigences d’un monde moderne.

Or, ce monde moderne est aussi fondé sur la division du travail et la spécialisation du travail, spécialisation qui opère, d’ailleurs dès le plus jeune âge. Comme le souligne Céline Alvarez dans Les lois naturelles de l’enfant (2016) « Grandir, c’est passer d’un million de milliards de connexions synaptiques à 300 000 milliards. Grandir, c’est donc perdre les deux tiers de ses possibilités et renforcer le tiers le plus utilisé. Grandir, c’est se spécialiser. L’adulte n’est pas moins intelligent, il est spécialisé : spécialisé dans sa langue, dans sa culture, dans sa pensée, dans ses comportements sociaux. »

Il y a donc une dose de spécialisation, incontournable mais aussi supérieure. On lui doit en grande partie notre confort matériel. Il n’empêche qu’en tout l’excès est un vice. L’étendue des savoirs, la capacité à détecter la structure commune entre des domaines, l’échantillonnage dans le sport, la musique, la science sont des choses à valoriser et même à promouvoir dans nos institutions éducatives, dans les organisations publiques et dans les entreprises.

Des programmes éducatifs existent comme celui de la Northwestern University qui propose un programme de science intégré (Integrated Science Program) défini comme une spécialisation en biologie, en chimie, en physique et en mathématique. L’idée est d’apprendre aux étudiants les similarités entre les différents domaines des sciences naturelles. De même, les entreprises capables de préserver de la variété à tous les niveaux se révèlent souvent plus efficaces. La variété instille une force d’ambiguïté qui oblige les décideurs à utiliser davantage d’outils, à devenir plus flexibles et à apprendre plus rapidement. L’approche multisport ou multi-instrument est aussi une piste à explorer même si les freins institutionnels sont nombreux.

David Espstein accumule ainsi un nombre considérable d’éléments et d’arguments en faveur d’une expertise générale plutôt qu’hyperspécialisée. Une question reste néanmoins sans réponse simple : celle de savoir quand privilégier l’une plutôt que l’autre.

Car, la réponse se trouve, au moins en partie, dans le contexte de l’action et celui-ci peut être difficile à décrypter. En effet, il est simple de comprendre que dans le cas d’une opération chirurgicale, il est toujours préférable d’être opéré par un chirurgien hyper expert dans l’utilisation de ses outils de chirurgie. Par contre, comment prévoir que pour éviter l’explosion de la navette Challenger, il aurait fallu se fier non pas aux outils et calculs quantitatifs habituels mais à des intuitions non quantifiables ? Comment, dans le cas de très rares incendies, les pompiers peuvent-ils savoir abandonner leur équipement qui les a, par ailleurs, sauvé des centaines de fois ? L’analyse du contexte est clé et il n’y a pas de réponse simple et systématique à la question du type d’expertise à choisir.

Pour conclure, la spécialisation est un trait essentiel de la vie. Elle est nécessaire mais il ne faut perdre de vue que dans nos sociétés aux interactions humaines démultipliées, la gestion de la complexité ne passe pas nécessairement par une hyperspécialisation. Nous avons, au contraire, besoin d’intégrateurs, de flâneurs et d’amateurs-experts.

 

Cécile Philippe

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