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L’indépendance numérique ne se décrète pas

La France cherche à retrouver sa souveraineté industrielle, mais c’est au niveau de l’Europe que se joue désormais l’indépendance stratégique, et surtout dans le domaine devenu crucial des nouvelles technologies. Un défi immense pour l’Union européenne. Texte d’opinion par Cécile Philippe, présidente de l’Institut économique Molinari, publié dans Les Échos.

En ces temps de Covid-19, une crise d’un autre genre se joue entre les autorités européennes de la concurrence et les géants du numérique. L’objet de leur discorde : deux nouveaux textes réglementaires – le Digital Service Act (DSA) loi sur les services numériques et le DMA (Digital Markets Act – loi sur les marchés numériques – dont l’objectif est de traiter pour les 20 prochaines années des défis numériques posés notamment par les GAFAM. Un article récent du Point conclut à ce sujet « Le DSA est visiblement l’occasion d’un nouveau rapport de force entre les géants du numérique et l’Europe. »

Dans ce mélodrame, les autorités de la concurrence sont supposées défendre les intérêts des consommateurs au travers d’une politique de concurrence qui les serve. Les géants du numérique affirment eux-aussi défendre ces mêmes intérêts – ceux des consommateurs – pour lesquels ils développent de nouveaux produits et services.

La difficulté des sujets numériques, c’est qu’ils sont à la fois récents et incontournables. Comme l’ont écrit les futurologues Alvin et Heidi Toffler dans La richesse révolutionnaire (2007) « Nous vivons, en réalité, le bouleversement le plus profond du système mondial du savoir depuis que notre espèce a commencé à penser. Tant que nous n’aurons pas digéré ce fait, tous nos projets les plus élaborés pour l’avenir tourneront court. » Une conséquence de ce bouleversement est soulignée par les experts en géopolitique : les critères de puissance des Nations ont évolué. Alors que la maîtrise de la métallurgie et du pétrole a dominé au 20ème siècle, c’est la maîtrise des systèmes d’information et de la santé qui domine au 21ème siècle.

Or, dans ces deux domaines, seuls les Etats-Unis et la Chine sont en mesure de rivaliser. Dans Mémoires vives (2009), Edward Snowden souligne que « l’Internet est fondamentalement américain ». Il ajoute « 90% du trafic mondial s’effectue grâce à un ensemble de technologies développées, possédées et/ou mises en œuvre par les autorités et les grandes entreprises américaines ». Si les américains conservent encore l’hégémonie dans ce domaine, la Chine se positionne avec des acteurs puissants Baidu, Alibaba, Tencent et Xiami ou BATX. L’Europe – et en particulier la France – n’a pas l’équivalent de ces grands acteurs. Elle en dépend. Pour l’économiste Jean-Marie Fessler, « on ne peut que regretter avec lucidité les conséquences de la quasi-absence de l’Europe et de ses valeurs jusqu’à maintenant. »

Or, si nous manquons de champions européens, et notamment français, c’est en grande partie du fait de nos mauvais choix publics.

Comme l’expliquent la fondatrice de Galilée.sp, Catherine Gras, et Jean-Marie Fessler dans un excellent article du Ciriec « De 1980 à 2012, un outil passif de consultation, sans moyens de traitement autonomes, le minitel, a … été privilégié en France. La création de connaissances et de richesses par l’interactivité et la mutualisation n’était pas à l’ordre du jour. Notre pays a alors pris du retard puis a continué à l’accumuler. »

La France, rappellent-ils, est devenue experte dans les plans visant souvent à contrer les Américains avec les plans Calcul, Téléphone, Câble, Vidéocommunication de Biarritz, Informatique pour tous, Quaero, Géoportail, Andromède, Dossier médical partagé (DMP), Fibre optique, Louvois, Galileo, etc. Toutes ces démarches sont fort distantes des attentes et des usagers et ne nous permettent pas de créer les conditions de l’émergence d’acteurs forts.

Thierry Breton, dont le cheval de bataille est celui de la souveraineté économique européenne, indique avoir à l’esprit cette problématique que constitue le coût de la dépendance en termes techniques, politiques et même militaire à terme. Mais les solutions qu’il propose – notamment sous la forme de la DSA – ressemblent malheureusement à ce que nous connaissons déjà trop bien en France.

On pense pouvoir résoudre des problèmes immensément complexes et souvent mal posés à l’ère numérique (concurrence, monopole, intérêts du consommateur, du citoyen, souveraineté, puissance du guidage algorithmique, etc.) par l’élaboration d’un nouveau texte de nature réglementaire en décalage total avec la dynamique du numérique. Il est cependant à craindre que nous nous enfermions dans des méthodes éculées qui ont fait la preuve de leur échec.

A l’image de la taxe GAFA – payée par les consommateurs et les entreprises européennes conformément à la théorie de l’incidence fiscale – il est à parier que l’incidence réglementaire pénalisera plus l’écosystème européen qu’américain.

Si l’on souhaite que l’Europe ne soit pas dépendante d’acteurs américains ou chinois, les solutions sont ailleurs.

On ferait mieux de reconnaître et de s’inspirer « des résultats concrets de l’esprit start-up, du travail et de la vitesse » qui prévalent dans la Silicon Valley pour nous donner les moyens – au travers d’entreprises puissantes – d’exister selon des valeurs qui nous ressemblent et pas celles que nous pourrions être obligées d’importer à terme. Comme le souligne avec intensité Christian Harbulot, directeur de l’Ecole de guerre économique, le coût de la dépendance ne doit pas être ignoré.

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Cécile Philippe

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