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Caricaturer et opposer, comme le fait Oxfam, n’enrichit ni le débat ni les individus

Selon Nicolas Marques et Cécile Philippe, directeur général et présidente de l’Institut économique Molinari, le dernier rapport d’Oxfam caricature la réalité, attise les clivages de façon contre-productive et passe à côté des solutions clef pour enrichir les individus. Texte d’opinion publié dans L’Opinion.

Le dernier rapport d’Oxfam sur les entreprises du CAC 40 est probablement encore plus caricatural que le précédent. Il est censé décrire l’évolution du CAC 40 entre 2009 et 2018, mais ce n’est pas le cas. Oxfam a construit un indicateur qui ne correspond ni à la composition du CAC 40 de 2018, ni à sa composition dans les années qui précèdent, ni au noyau dur des 31 entreprises qui faisaient partie du CAC 40 en 2009 et 2018. L’ONG prétend éclairer l’évolution des inégalités avec son indicateur « maison » qui n’est donc pas représentatif. Il intègre même une entreprise, Solvay, absente du CAC 40 au début comme à la fin de la période sur laquelle Oxfam se focalise.

La période d’analyse d’Oxfam est tout aussi contestable. L’ONG a choisi de se focaliser sur 2009-2018 pour analyser l’évolution des rémunérations des salariés, actionnaires et dirigeants. L’ONG s’alarme d’une progression des inégalités, les rémunérations des actionnaires et des dirigeants ayant progressé plus vite que celles des salariés sur cette période. Mais 2009 n’est pas une année anodine, les dividendes et les rémunérations des dirigeants étant cette année-là à leur plus bas. Oxfam oublie de préciser que les dividendes avaient en effet baissé de 18 % entre 2008 et 2009 et que les rémunérations des dirigeants avaient chuté davantage encore, avec un recul de 45 % entre 2006 et 2009. En écartant les baisses de rémunérations des actionnaires et des dirigeants et en se focalisant sur les périodes de hausse, Oxfam produit une analyse biaisée. Les rémunérations des actionnaires et des dirigeants augmentent lorsque la santé financière des entreprises est bonne et diminuent lorsque c’est l’inverse. Oxfam s’indigne d’une augmentation bien plus rapide de la rémunération des dirigeants figurant dans son échantillon sur sa période d’analyse, mais oublie de préciser que si l’on remonte dans le temps, la rémunération moyenne des dirigeants du CAC 40 a progressé d’à peine 1,4% de 2006 à 2018, soit 0,11 % par an.

Le risque avec cette vision est de cliver, encore plus, la société. Dans les faits, les salariés ont besoin des dirigeants comme des actionnaires. Les chiffrages que nous avons publiés, il y a quelques jours, montrent que les salariés ne sont pas les victimes des entreprises. En 2019, 5 millions de salariés des entreprises du CAC 40 ont bénéficié de 267 milliards d’euros de dépenses de personnels, suivis par les Etats, avec 80 milliards de prélèvements obligatoires, puis des actionnaires, avec 42 milliards de dividendes après impôts.

De même, le sujet de la rémunération des dirigeants, fort intéressant soit-il, ne devrait être en aucun cas l’alpha et l’oméga du débat politique. L’an passé, la rémunération des 40 dirigeants représentait 0,07 % ou 1/1335ème des dépenses de personnel des entreprises du CAC 40. Et contrairement à une idée reçue, les dirigeants et les assemblées générales sont précautionneux. Les chiffres publiés il y a quelques jours par Ethics & Board montrent que les rémunérations des dirigeants français ont baissé de 9,1 % en 2019, alors que le CAC avait enregistré sa meilleure performance depuis deux décennies, avec + 26,5 %.

Les propositions politiques d’Oxfam posent encore plus de problèmes. L’ONG demande plus de réglementations pour limiter l’enrichissement des actionnaires et des dirigeants, en oubliant que nous sommes dans un pays où la fiscalité joue déjà un rôle redistributif et que l’enjeu est aussi d’enrichir les individus. Elle passe sous silence l’existence des solutions concrètes permettant à tout un chacun de s’organiser, pour s’enrichir ou se prémunir d’une éventuelle augmentation des inégalités liée à une potentielle décorrélation des salaires et des rendements boursiers.

Si l’on est persuadé que les actionnaires s’enrichissent trop et que l’on est attaché à une approche égalitariste, on devrait faire en sorte que tout un chacun puisse devenir actionnaire. Or, l’ONG passe totalement à côté de cette réalité et enjeu sociétal émancipateur. Elle prétend que les dividendes profitent à une minorité, en passant sous silence qu’ils bénéficient à des millions de personnes n’étant pas particulièrement fortunées. Des dizaines de millions de Français en profitent par l’intermédiaire de leur assurance vie ou épargne retraite facultative (Préfon, PER…). Des millions de salariés en bénéficient grâce à l’actionnariat salarié, fort développé dans les entreprises du CAC 40. Des centaines de milliers de Français en profitent par l’intermédiaire des dispositifs d’épargne par capitalisation collective (Etablissement de retraite additionnelle de la fonction publique, caisse de retraites des salariés de la Banque de France ou du Sénat, retraite des pharmaciens…).

Malheureusement, on n’entend pas ceux qui craignent un accroissement des inégalités faire la promotion de l’épargne ou la généralisation des fonds pensions. Pire, ils s’opposent à toute diversification du financement des retraites, en défendant le tout répartition, qui plus est sans réserves financières. Ces deux paris osés, qui concentrent les risques sociétaux au lieu de les diversifier, ne sont pratiqués nulle part ailleurs.

Or, les gestionnaires d’actifs, de BlackRock à Amundi en passant par Vanguard, et les fonds de pensions sont des armes plus efficaces pour enrichir les individus que les solutions clef en main coercitives. La démocratisation de l’épargne est incontournable si l’on veut que la création de richesse profite durablement au plus grand nombre. C’est ce qu’expliquait déjà Jean-Jaurès, il y a plus d’un siècle, dans les colonnes de l’Humanité, le journal qu’il avait fondé pour unifier le mouvement socialiste français. Soucieux d’émanciper la classe ouvrière, il s’opposait à ceux qui préféraient cliver dans l’espoir de susciter des révolutions hasardeuses. Le persistance de ce débat montre que le progrès social n’est pas certain et reste à construire à long terme…

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