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Jung-Hyun Ahn : «En Corée, l’économie continue de fonctionner»

Jung-Hyun Ahn, professeur de finances coréen installé en France, propose une analyse de la gestion de l’épidémie en Corée, marquée par un taux de mortalité très faible. Propos recueillis par Cécile Philippe, présidente de l’Institut économique Molinari, pour Le Point.

La gestion de l’épidémie de Covid-19 par la Corée du sud semble donner des résultats très encourageants. Sans se penser aucunement sorties de l’épidémie, les autorités publiques semblent aborder les choses relativement sereinement. A ce jour, les écoles restent fermées mais il n’y a pas de confinement total, ni de fermeture des frontières. La Corée du sud s’est donnée les moyens d’un ciblage très précis de la contamination qui depuis le début de la crise se révèle efficace. Avec 8 565 cas le 19 mars selon le Ministère de la santé, la Corée du sud déplorait 91 décès soit un taux de mortalité bien en dessous de ce qui est constaté ailleurs. Plus encore, le nombre de nouveaux cas est sous contrôle, en dépit d’un nouveau foyer la semaine passée à Séoul dans un call center.

Jung-Hyun Ahn est coréen. Il est professeur associé de finance à Neoma Business School. D’origine coréenne, monsieur Ahn est en mesure de traduire pour nous ce qui se passe en Corée. Il a accepté de répondre à mes questions.

CP : Pourquoi les Coréens ont-ils mis en œuvre une stratégie de dépistage à grande échelle ?

JHA : Cette stratégie vient de l’expérience en Corée du sud en 2015 de l’épidémie du MERS. A cette occasion, il a été découvert combien il était important de contenir la propagation du virus dès sa phase initiale. Pour ce faire, il faut être en capacité de réaliser des tests à grande échelle et d’organiser le confinement. Il faut pouvoir faire sortir du circuit habituel les gens qui sont contaminés et peuvent avoir besoin de soin.

CP : Concrètement, quelles sont les principales mesures décidées suite à la crise de MERS 2015.

JHA : Une série de mesures ont été décidées. En premier lieu, il a été décidé de raccourcir le délai d’homologation des kits de test en période de crise par un amendement de la loi relative à l’équipement médical en 2016. Grâce à cette évolution, un des premiers kits de test développé par un laboratoire privé coréen pour le coronavirus a obtenu l’homologation en 1 semaine tandis que les délais habituels sont environs 18 mois.

Ensuite, les autorités publiques se sont données les moyens d’avoir accès aux données de géolocalisation des personnes contaminées, l’objectif étant d’établir le parcours des personnes contaminées au cours des deux dernières semaines. Munies de ces données, les autorités sont en mesure de mener une enquête épidémiologique. Les personnes qui ont été en contact des individus testés positif sont invitées à se tester elles-mêmes. Les lieux visités par ces personnes sont systématiquement désinfectés et fermés pendant 14 jours. Les données anonymisées sont rendues publiques sur le site du Centre national pour le contrôle et la prévention des maladies (KCDC), un organe sous tutelle du Ministère de la santé. Des alertes SMS sont envoyées sur les parcours des personnes contaminées identifiées par un numéro pour préserver leur anonymat.

Autre point important : la préparation des hôpitaux publics et cliniques à l’accueil des personnes malades. Conscients de l’importance cruciale qu’il y a à minimiser toute contamination au sein des services de santé, toutes les structures de soin de plus de 30 lits, publiques comme privées, ont été sollicitées. Elles ont été invitées à organiser le parcours de soins de sorte à séparer totalement les personnes montrant les symptômes de la maladie contagieuse et les autres. En échange, les structures obtiennent une certification donnée par les autorités publiques. A ce jour, 326 hôpitaux ou cliniques ont répondu à cette initiative et obtenu le label, « Ansim byungwon » (hôpital sans souci).

Dans le cadre d’une feuille de route élaborée pour les situations de crise – comprenant différents niveaux de délégation de pouvoir aux autorités publiques en fonction de la gravité –, les autorités assurent la coordination des différents centres de soin et de dépistage. Le système de santé coréen est à 90% privé. Actuellement, on compte 613 centres de soin (hôpitaux, cliniques ou centre de soins publics) désignés par l’autorité, dont plus de 581 sont équipés de centres de dépistage.

CP : Y a-t-il des risques de pénurie actuellement en Corée du sud ?

JHA : Seuls les masques font aujourd’hui l’objet d’un rationnement. La production est à 80% dédiée aux autorités publiques qui le distribuent aux personnels prioritaires dans les domaines de la santé. Le reste est donné aux citoyens, à raison de 2 masques par semaine et par personne. L’autorité publie quotidiennement et en toute transparence le nombre de masques distribués et leur destination. Face à cette situation, des subventions ont été décidées en faveur de la production de masques et de tous ceux qui peuvent relativement facilement transformer leurs chaînes de production pour en produire. Par ailleurs, il y a exemption des droits de douane concernant les matières permettant de les fabriquer.

En dehors des masques, même s’il y a toujours tension sur la disponibilité aussi bien des combinaisons de protection que des lits, en particulier dans la métropole de Daegu, la plus touchée par l’épidémie, la situation semble sous contrôle. Le pic de nouveaux cas semble avoir été atteint il y a deux semaines. La Corée du sud est même en mesure d’exporter des kits de dépistage. Dès le mois de décembre, le développement et la production de kits a été mis en branle avec un partage d’information avec les laboratoires pharmaceutiques de toutes les informations concernant le coronavirus. Il y a 5 marques en mesure de fabriquer et de distribuer les kits et il est maintenant possible d’obtenir les résultats en 6 h plutôt que 24 h.

CP : La Corée du sud est-elle sortie d’affaires ?

JHA : C’est beaucoup trop tôt pour le dire et ce n’est pas l’opinion des autorités coréennes qui poursuivent la stratégie initiale de dépistage et confinement. Elles maintiennent toujours le niveau d’alerte maximale. Ajoutons que la semaine passée (le 10 mars), un nouveau foyer a été découvert à Séoul dans un call center. Conformément à la stratégie coréenne, tout le personnel a été testé, confiné si nécessaire. Un centre de dépistage ad hoc a été improvisé devant le bâtiment pour tester tout le personnel. Le bâtiment a été désinfecté, les résidents appelés à s’isoler. Pour autant les autorités coréennes sont néanmoins confiantes dans leur stratégie. Elles prévoient la fermeture des écoles jusqu’à la mi-avril. Seuls les lieux publics fréquentés au cours des 15 derniers jours par une personne contaminées sont fermés. Les frontières restent ouvertes et l’économie continue de fonctionner en dépit des difficultés.

CP : Quel est le parcours d’une personne coréenne se pensant contaminée ?

JHA : Il existe un numéro vert à disposition de toute personne concernée par son état. En fonction des symptômes décrits, cette personne est orientée directement vers un centre de dépistage ou chez le médecin de ville. Le test est gratuit pour toutes les personnes qui se révèlent positives, pour celles qui sont munies d’un avis d’un médecin ou qui ont été en contact avec une personne contaminée. Le test est payant dans les autres cas et coûte environ 170 mille won (130 euros).

Au début de la crise, toutes les personnes testées positives étaient hospitalisées. Aujourd’hui, compte tenu de l’intensification de la crise, trois voies sont possibles. Soit la personne est confinée à la maison en l’absence de symptôme, soit elle est confinée de façon provisoire afin d’assurer son suivi médical dans des bâtiments publics transformés pour l’occasion, soit elle est hospitalisée si son cas est grave.

CP : Quelles sont les préoccupations actuelles des autorités ?

JHA : A ce stade de la crise, la fatigue du personnel médical est le premier souci. Les autorités soulignent aussi la difficulté à faire respecter la consigne de distanciation sociale au sein de certains groupes religieux. En dehors de cela, les choses suivent leur cours et le dépistage reste la clé dans la lutte contre le virus.

CP : Merci.

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Cécile Philippe

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