La France en manque d’impôts? Les 7 arguments qui démentent la théorie budgétaire LFI-Zucman-Piketty et consorts
La France insoumise propose 106 milliards d’impôts nouveaux pour 2027. Quasiment au même moment, en pleine crise budgétaire, les deux économistes classés à gauche, Gabriel Zucman et Thomas Piketty, assurent que le pays souffre d’un manque de recettes. Mais les chiffres racontent une autre histoire : la France est l’un des pays les plus taxés du monde, et son déficit s’est surtout creusé par la dépense. Interview avec Nicolas Marques, directeur général de l’Institut économique Molinari, publiée dans Atlantico.
Quasiment au même moment, les deux économistes Gabriel Zucman et Thomas Piketty estiment que la France a davantage un problème de recettes qu’un problème de dépenses. Partagez-vous ce diagnostic ?
Nicolas Marques : Absolument pas. La France est déjà championne des prélèvements obligatoires et des recettes fiscales en Europe. Le vrai problème français n’est pas le manque de recettes fiscales, mais le sous-développement dramatique de nos recettes non fiscales.
Contrairement aux pays du Nord, comme la Suède, les Pays-Bas ou le Danemark, la France n’a pas développé de capitalisation collective ou de fonds de pension. Cela explique la faiblesse de son épargne retraite, qui représente à peine 14 % du PIB. Or, il est impossible de financer des retraites généreuses sans nuire à la compétitivité, au pouvoir d’achat et aux finances publiques avec aussi peu d’épargne retraite. Si nous avions un stock d’épargne placé de l’ordre de 150 % du PIB pour financer nos retraites, comme les Néerlandais, cela générerait plus de 160 milliards d’euros par an en dividendes et plus-values, sans peser sur l’activité économique ni créer de dette pour les générations futures.
Gabriel Zucman et Thomas Piketty refusent de voir que financer des retraites à plus de 95 % en répartition déstabilise l’économie et les finances publiques depuis la fin du baby-boom. Ce n’est pas un hasard si le dernier équilibre des finances publiques date de 1974, c’est la fin du baby-boom et le moment où la croissance ralentit et les dépenses sociales augmentent structurellement.
Est-ce que nos déficits proviennent d’une faiblesse des recettes fiscales ?
Nicolas Marques : Il n’y a aucune raison de poser le débat sous cet angle. La France dispose déjà d’un niveau de recettes fiscales extrêmement élevé. Tous les pays dits « frugaux » du nord de l’Europe ont des systèmes sociaux très généreux et des services publics performants parce qu’ils savent compter sur le long terme grâce à des recettes non fiscales, et non parce qu’ils appliquent des taux de taxation confiscatoires.
Le déficit structurel provient du fait que nous n’avons jamais adapté notre système de protection sociale à la fin du baby-boom. Pour financer un modèle social très coûteux, nous avons surtaxé le travail et la création de valeur, ce qui a dégradé notre compétitivité et alimenté le faux débat sur les « aides aux entreprises », qui ne sont en réalité que des palliatifs à une fiscalité excessive.
Où se situe la France en Europe en matière de taxation des entreprises et du patrimoine, et que changeraient les mesures proposées par LFI ?
Nicolas Marques : La France surtaxe l’outil de production, ce qui explique notre incapacité à réduire le chômage au niveau de nos voisins. L’industrie est un exemple bien documenté, mais ce problème est global et touche tous les secteurs à forte intensité capitalistique, dont l’agriculture. Alors que la France réalise 18 % de la production agricole européenne, ses agriculteurs supportent 35 % de l’ensemble des impôts de production agricoles d’Europe. Comment voulez-vous que l’agriculture soit compétitive ? Notre fiscalité organise un déclin d’autant plus prononcé que nous sur-réglementons par ailleurs l’agriculture, comme le reste de nos activités économiques.
Vouloir taxer encore plus le capital et les transmissions aurait un effet dévastateur : nous éroderions toujours plus notre base de capital national. Comme la France manque d’épargne longue domestique, les entreprises familiales soumises à de lourds droits de succession pourraient être rachetées par des acteurs étrangers. Les centres de décision quitteraient la France, ce qui finirait par se retourner directement contre l’emploi et la main-d’œuvre nationale. En prétendant redistribuer au plus grand nombre par la contrainte fiscale, cette approche dégrade l’outil de production et conduit in fine à l’appauvrissement généralisé. Nous manquons cruellement de capital, ce qui explique notre déclassement dans l’innovation. Le surfiscaliser serait une erreur funeste.
Quel rendement peut-on raisonnablement attendre de la taxe Zucman ?
Nicolas Marques : La vraie question est jusqu’à quel niveau une taxe Zucman détruirait de la richesse et affaiblirait de façon plus prononcée notre économie. Cette taxe serait un « impôt gaspilleur » de plus. Conformément au concept défini par Maurice Lauré, elle entraverait la création de richesse, la base de la recette fiscale durable.
La vraie question à se poser n’est pas celle d’un éventuel rendement d’une taxe Zucman, mais celle de l’ampleur et de la vitesse de la destruction de valeur que cette taxe provoquerait et, en particulier, son impact sur l’emploi.
Au vu de tout cela, où faudrait-il porter l’effort de redressement budgétaire ?
Nicolas Marques : L’expérience montre qu’il faut baisser les taux d’imposition ciblant la création de richesse pour augmenter les recettes fiscales. Depuis une dizaine d’années, ce sont les baisses d’impôts ciblant les entreprises et le travail qui ont relancé la croissance et l’emploi, sans que cela ne dégrade les finances publiques, bien au contraire. En particulier, la baisse des impôts de production n’a pas creusé les déficits, car elle a généré des bénéfices supplémentaires, provoqué une hausse des recettes d’impôt sur les sociétés, dynamisé l’emploi, augmenté les cotisations sociales et d’autres recettes fiscales.
Ce n’est pas une surprise. En 1775, Anne Robert Turgot avait constaté ce phénomène. En 1803, Jean-Baptiste Say notait qu’« un impôt exagéré détruit la base sur laquelle il porte ». Vouloir réaugmenter la fiscalité, comme le préconisent Gabriel Zucman et Thomas Piketty, risquerait d’appauvrir les finances publiques et le plus grand nombre.
Le redressement passe par le démantèlement des sur-fiscalités qui entravent la croissance. Il passe aussi par la création de mécanismes de capitalisation collective, et en particulier de fonds de pension, pour générer des recettes non fiscales durables, capables de financer la protection sociale sans nuire à la croissance. La montée en puissance de ces fonds prendra des décennies, mais il est indispensable de s’y mettre dès maintenant. Il faut éviter que les marchés financiers n’aient l’impression que la France n’est pas réformable et n’exigent des taux d’intérêt toujours plus élevés sans qu’aucune réforme structurelle ne soit faite.



