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Travail: pénurie ou abondance?

Le déséquilibre du système de retraites et les arrêts de travail font craindre un manque de bras. En même temps, on s’inquiète que les travailleurs soient remplacés par l’IA. Quoi penser de cette dissonance cognitive? Chronique par Cécile Philippe, présidente de l’Institut économique Molinari, publiée dans Les Échos.

Vieillissement, arrêts de travail, concurrence des intelligences artificielles, le travail est au coeur des débats. Elément clé du fonctionnement des économies de marché, le marché du travail est le lieu principal où les individus créent de la valeur qui, sous forme de salaires, va leur permettre d’acheter les biens et services dont ils ont besoin. Et le travail est encore plus précieux, puisque dans la plupart des pays développés, les systèmes de protection sociale (retraite et santé) sont financés à partir de cotisations prélevées sur la valeur créée par le travail.

En tenant compte de la protection sociale, les salariés touchent 73 % de la valeur ajoutée nette créée par les entreprises dans l’Union européenne (stable depuis 2000) et 81 % en France (+5 points depuis 2000). Le partage de la valeur ajoutée leur est extrêmement favorable, même dans les groupes très internationalisés à très forte valeur ajoutée. Nos travaux montrent que la création de valeur des entreprises du CAC 40 va à 69 % aux salariés, 20 % aux Etats et 11 % aux actionnaires.

La peur de manquer de bras

Or, force est de constater que nous sommes en pleine dissonance cognitive avec, d’un côté, la crainte de manquer de bras, en lien avec le vieillissement qui réduit la force de travail et l’augmentation des arrêts maladie qui réduit le travail effectif et, de l’autre, le remplacement du travail humain par des intelligences artificielles générales (IAG).

Le vieillissement de la population est un défi réel sous la forme de retraites, qui expliquent 45 % de la hausse des dépenses publiques depuis 1959. La France a promis l’équivalent de 400 % du PIB en retraites et placé à peine 13 % du PIB pour financer les pensions. Le financement des retraites coûte anormalement cher, d’où la nécessité d’instaurer un pilier capitalisation collective dans le privé et de provisionner par ailleurs les retraites des fonctionnaires.

Au-delà de la contraction de la population active, la santé des actifs est aussi un déterminant. Il y a bel et bien une envolée des arrêts maladie en France depuis 2021 et ailleurs, comme en Allemagne. Or, environ 50 % de cette hausse s’explique par les effets à long terme de la dernière pandémie comme le souligne un rapport récent (2026) de l’OCDE (1). Il estime les pertes entre 0,1 et 0,2 % du PIB par an entre 2025 et 2035, soit entre 3 et 6 milliards pour la France (coûts directs des soins de santé, coûts indirects de l’absentéisme, pertes de productivité au travail et départs du marché de l’emploi). Cette réalité est ignorée en France. Les pouvoirs publics font comme si plafonner la durée des arrêts changera la donne. Mais la solution réside dans une meilleure reconnaissance et prise en charge des malades.

Emplois menacés

Quant à la fin de la rareté du travail grâce aux IAG, il est certain qu’elle poserait des défis majeurs à nos sociétés en termes d’organisation sociale, d’identité, de distribution de revenus et de légitimité démocratique. Certains ont commencé à y réfléchir autour de l’idée d’une dotation en capital dès la naissance, d’ajustements en termes d’assurance qui compenserait les pertes de revenus ou de formations – y compris à l’aide de simulateurs – qui permettraient d’adapter les expertises aux besoins.

La réalité continue d’imposer ses contraintes qu’il s’agisse du vieillissement, de la maladie ou des expertises. L’enjeu est d’arriver à traiter ces enjeux de façon créatrice de valeur pour le plus grand nombre.

 

(1) Addressing the Costs and Care for Long COVID, The Long Shadow of the Pandemic, 8 avril 2026

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