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Le mystère des arrêts maladie inexpliqués en France: non, la détérioration de la santé mentale n’explique pas tout

Depuis 2020, les indemnités journalières ne sont jamais revenues au niveau pré-pandémie et progressent de 6,6 % par an au lieu de 4 % entre 2015 et 2019. Interview avec Jérôme Larché, médecin interniste, Conseiller médical Covid long, ARS OCCITANIE, et Cécile Philippe, présidente de l’Institut économique Molinari, publiée dans Atlantico.

Atlantico : Comment expliquer que les arrêts maladie liés à la santé mentale explosent alors même que les indicateurs de bien‑être semblent s’améliorer ? Que nous dit ce paradoxe sur la crise morale du monde du travail ?

Cécile Philippe : Les données de l’Assurance maladie indiquent clairement depuis 2019 une hausse accélérée des arrêts de travail. On constate ainsi que, depuis 2020, les indemnités journalières ne sont jamais revenues au niveau pré-pandémie et progressent de 6,6 % par an au lieu de 4 % entre 2015 et 2019. Il est clair qu’il se passe quelque chose d’inquiétant sur le marché du travail.

Compte tenu de l’état des finances publiques avec un déficit de la branche maladie en 2025 de 15,9 milliards, l’Assurance maladie cherche à contenir ce coût en invoquant des causes que nous avons examinées les unes après les autres. La téléconsultation a été l’une des causes incriminées à cette hausse inflationniste alors qu’elle n’explique que 0,6 % des arrêts maladie. La fraude sociale est aussi invoquée régulièrement avec l’idée que les Français seraient, d’une part, devenus plus fraudeurs et plus flemmards, et, d’autre part, les médecins trop enclins à délivrer des arrêts de confort. La fraude sociale a toujours existé et il est impératif de l’empêcher mais elle ne peut en aucun cas expliquer l’accélération du nombre de jours de travail perdus pour cause de maladie.

Dans le même temps, on assiste à un foisonnement de baromètres et études sur la santé mentale en lien avec la qualité de vie au travail, car le sujet est important. Il est porté par les responsables des ressources humaines et les organisations syndicales qui sont très sensibilisés sur le sujet. Il n’y a cependant aucune raison statistique qui puisse expliquer une détérioration accélérée des conditions de travail depuis 2020. Et laisser croire que la santé mentale est la cause principale de l’envol des arrêt maladie, sans évoquer les autres facteurs, n’aide pas à comprendre la réalité et à la traiter.

Jérôme Larché : Il existe une réalité du terrain qui persiste et se confirme, à savoir que depuis 2020, nous avons vu affluer dans nos services des personnes fortement et durablement impactées par un Covid long, à la suite de leur infection aigüe avec le virus Sars-Cov-2. Bien que moins importante que celle de 2020 à 2022, la circulation actuelle de ce virus entretient le flux de nouveaux patients atteints de Covid long, et dont l’âge moyen se situe vers 46 ans avec une majorité de femmes. Pour de nombreux patients pris en charge sur le plan diagnostique et thérapeutique, nous constatons une symptomatologie associant de façon fréquente épuisement, troubles respiratoires, troubles cardiaques et dysautonomiques, atteinte neuro cognitive. Cette atteinte clinique, souvent très handicapante, rend leur participation au marché du travail difficile voire impossible.

Ce qui est problématique dans le phénomène de psychologisation actuel, c’est que nous passons à côté du diagnostic de nombreuses personnes qui errent dans le système pendant plusieurs mois voire plusieurs années, personnes qui si elles étaient prises en charge plus rapidement, pourraient être en capacité de retravailler sur des bases plus solides.

Pourquoi les femmes, les jeunes et les cadres apparaissent-ils particulièrement vulnérables, et en quoi le vieillissement de la population et les transformations du travail (télétravail, IA, isolement) aggravent-ils cette fragilité ?

Jérôme Larché : Les données sur les femmes, les jeunes et le cadres ne sont pas surprenantes. En effet, toutes les catégories de la population sont touchées par les conséquences de la crise sanitaires. Jeunes, cadres, enfants et surtout les femmes sont impactées. Ces dernières sont plus susceptibles que les hommes de développer des symptômes prolongés suite à des infections. Dans les cohortes du Covid long, elles représentent 2/3 des cas. Elles sont aussi plus souvent absentes pour cause de maladie infantile.

La situation est d’autant plus complexe que la prévalence des troubles cognitifs chez les personnes non guéries est très importante et large. Cette atteinte neurocognitive touche des segments tels que l’attention, la mémoire, les fonctions exécutives et la vitesse de traitement d’information, et a été documentée dans de nombreux articles.

Cécile Philippe : La bonne compréhension des causes de l’envol des arrêts maladie est un élément très important, compte tenu de leurs conséquences économiques dans un contexte de vieillissement des populations. Les tensions sont patentes puisque les comptes publics sont extrêmement détériorés et que seul un marché du travail dynamique peut permettre une amélioration à long terme des comptes sociaux.

Comprendre les déterminants de la santé de la population est au cœur du questionnement économique qui se doit de pointer vers les investissements les plus nécessaires. Si le maintien des arrêts maladie à un niveau anormalement élevé est le résultat de symptômes persistants liés à des infections, cela signifie que l’on a affaire à un réel problème de santé publique.  Il faut le traiter correctement en mettant au point un système de diagnostic permettant la prise en charge des patients, finançant davantage de recherche pour obtenir des traitements plus efficaces, et tout aussi important, en envisageant beaucoup plus sérieusement comment il est possible de « prévenir plutôt que guérir ». La prévention en France est le parent pauvre de la santé. Il faut impérativement changer cette dynamique qui pourrait faire gagner des centaines de milliers de jours en bonne santé.

Comment interpréter le fait que près de la moitié des arrêts maladie soient “non explicables” ? Est‑ce le signe d’un malaise profond, d’un retour du tabou autour de la santé mentale, ou d’une incapacité des organisations à détecter et prévenir les risques psychosociaux ?

Jérôme Larché : Ce fait n’a rien de surprenant. La plupart d’entre nous avons voulu tourner au plus vite la page de la pandémie de 2020, afin de laisser ce mauvais souvenir derrière nous. Sauf que les conséquences sont réelles et se concrétisent sous la forme d’arrêts maladie « inexpliqués » car les personnes souffrant de symptômes prolongés (plus de trois mois) post-covid sont trop souvent sous-diagnostiquées. Il y a un réel manque d’information, de reconnaissance du phénomène (pourtant reconnu par la HAS dès 2021), de moyens pour prendre en charge des patients aux besoins très divers (Covid peut entraîner jusqu’à plus de 200 symptômes de long terme). Le parcours de soins diagnostique et les moyens de prise en charge mis en place pour ces patients (recommandations nationales de la haute autorité de santé) en Occitanie depuis 2022 ont permis de diagnostiquer plusieurs milliers de nouveaux patients Covid long, et d’améliorer une proportion significative d’entre eux, leur permettant de retrouver les capacités physiques et cognitives compatibles avec une reprise d’activité professionnelle durable, même à temps partiel.

Cécile Philippe : Ce à quoi on assiste n’est pas un retour du tabou autour de la santé mentale mais une véritable omerta autour des symptômes prolongés liés à certaines maladies infectieuses comme Covid, en même temps que nous sommes touchés par des vagues d’épidémies de grippe, VRS, etc. L’incapacité n’est pas principalement dans les entreprises mais dans nos organismes d’assurance et parmi les décideurs publics qui ne prennent pas suffisamment en considération le retour des maladies infectieuses.

Nos sociétés se caractérisent, plus que jamais, par leur densité, leur mobilité et connectivité. Nous sommes donc exposés aux pathogènes qui se transmettent entre individus regroupés en réseaux denses. Dans le même temps, le réchauffement climatique crée des conditions favorables à la survie de micro-organismes potentiellement nocifs (champignons), de même que la multiplication des contacts animaux/humains continuent de favoriser les conditions de nouvelles transmissions entre eux. Dans ces conditions, le risque de contamination est plus grand. L’environnement, dans lequel les humains évoluent, est ainsi plus risqué pour eux.

Or, il semblerait que ce risque ne soit plus pris avec le sérieux qu’il faudrait. En témoignent les chiffres sur la prévention et l’absence d’avancées sur l’amélioration de la qualité de l’air intérieur dans les lieux publics. La France investit 22 % de moins que la moyenne de l’Union européenne en prévention et dépense 26 % de plus en curatif. Il y a là des marges d’amélioration notables qui permettraient d’aligner santé individuelle, santé au travail et au final santé économique.

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