“Buy european”: un règlement européen qui ne changera rien et voilà pourquoi
Interview avec Nicolas Marques, directeur général de l’Institut économique Molinari, publiée sur Atlantico.
Atlantico : Alors que Donald Trump est en train de réécrire les règles du commerce international, l’économie européenne est condamnée à n’être qu’un terrain de jeu pour ses concurrents, à moins bien sûr que l’Europe ne soutienne une véritable politique industrielle ambitieuse. Est-ce que ce diagnostic de départ est le bon pour justifier la création d’un « Buy European » ?
Nicolas Marques : Quand on écoute le commissaire européen chargé du marché intérieur et des services, Stéphane Séjourné, on a l’impression qu’à défaut d’être ambitieuse, l’Europe veut garantir à ses entreprises une part de marché minimale. C’est une approche vouée à l’échec si l’on ne s’attaque pas à la racine des problèmes.
La vraie priorité, c’est de faire le nécessaire pour que l’Europe soit une zone de création de richesses plus dynamique, ce qui implique de combler notre retard dans l’innovation. L’enjeu, c’est de libérer la créativité économique en Europe en levant les freins. Si nous arrivons à faire cela, les Européens achèteront encore plus européen, ainsi que le reste du monde.
Le vrai sujet ne serait-ce pas le retard qu’accuse désormais l’Europe en matière d’innovation ?
N.M. : Oui, nous sommes dramatiquement en retard dans l’innovation et l’approche « Buy European » ne répond pas à cet enjeu.
Ce n’est pas un hasard si nous sommes dépendants d’acteurs étrangers et notamment des États-Unis dans la tech ou la biotech. Pour développer une innovation de rupture, il faut des capitaux abondants et disponibles à long terme, parce que les processus d’innovation sont incertains et longs.
Or toute la chaîne de création de richesse en Europe est sous-dimensionnée. Nous avons 10 fois moins de capital risque que les États-Unis, ce qui pénalise les jeunes entreprises. L’UE représentait a peine 5 % des fonds de capital-risque levés dans le monde, contre 52 % pour les États-Unis en 2023. Ensuite, il faut des bourses pour accompagner la croissance des entreprises. Or, la capitalisation des bourses européennes représente à peine 65 % du PIB, contre 177 % du PIB aux États-Unis. Il nous manque 19 300 milliards d’euros de capitaux.
C’est pour cela que l’Europe est à la traîne de l’innovation. Fin 2023, l’UE avait à peine 14 entreprises de moins de 50 ans cotées avec une capitalisation de 10 milliards ou plus, contre 241 aux États-Unis. Et la capitalisation de ces entreprises européennes était 68 fois moins importante que celle des entreprises américaines. C’est la racine de notre dépendance dans la tech. Tant que nous aurons des entreprises sous-capitalisées, l’innovation se fera ailleurs.
Pour tenter de sortir de l’ornière, la Commission propose d’acheter européen…
Acheter européen ne sera pas une réalité s’il n’y a pas d’entreprises européennes innovantes. La seule façon de sortir de l’ornière, c’est de créer les bases du succès, pas de développer des palliatifs.
Si l’on veut revenir dans la course à l’innovation, il faut recréer une base de capitaux longs en développant l’épargne retraite partout où elle est insuffisante en Europe. Pour innover, il faut du capital. L’Europe en manque pour des raisons historiques, parce qu’elle a détruit son stock d’épargne durant les deux guerres mondiales.
Historiquement, la réussite de l’Europe dans les premières révolutions industrielles était liée à un bon drainage des capitaux vers l’innovation. L’épargne des campagnes, mais aussi des caisses de retraite, a été mise au service du financement de l’innovation au XIXème siècle. Elle a permis de financer des investissements en infrastructure clés, notamment les canaux ou les chemins de fer, l’équivalent des réseaux d’aujourd’hui. Elle a aussi rendu possible le développement de l’industrie et de la chimie. Mais notre stock d’épargne a été ravagé par l’inflation liée aux deux guerres mondiales et n’a jamais été recréé. En 1945, beaucoup d’États européens, dont la France, ont opté pour des retraites par répartition. Les seuls pays à avoir conservé des capitalisations retraite significatives sont de petite taille (Finlande, Suède, Pays-Bas). Ils sont grâce à cette manne bien plus innovants que le reste de l’Europe.
Durant la deuxième moitié du XXème siècle, le manque d’épargne longue ne rimait pas avec déclassement, car les banques et assureurs étaient très actifs dans la reconstruction et le financement des entreprises. Mais au XXIème siècle, l’innovation de rupture, dont le retour sur investissement est incertain, est difficile à financer via ces canaux traditionnels. Les banquiers peuvent prendre des risques limités. Les assureurs ont des contraintes de liquidité, notamment lorsque les épargnants sont susceptibles de récupérer leurs capitaux à tout moment. Bilan, ils ont du mal à financer les innovations de rupture.
Tant que l’Europe ne recréera pas une épargne retraite significative, elle n’arrivera pas à revenir dans la course de l’innovation. Ce n’est pas un hasard si les États-Unis sont leaders dans l’innovation, ils sont leaders dans l’épargne retraite. À ce stade, il nous manque 19 700 milliards de retard en capitalisation retraite dans l’UE. L’épargne retraite représentait 28 % du PIB fin 2023 en Europe contre en moyenne 143 % aux États-Unis, soit un déficit de près de 115 % du PIB. La meilleure politique industrielle, mais aussi sociale, est de généraliser les fonds de pensions.
Vous ne croyez donc pas du tout dans ce projet de la Commission, qui copie les Américains en décidant de favoriser nos produits, en instillant un pourcentage de composants qui devront être réellement fabriqués dans l’Union européenne, etc. Ce combat est perdu d’avance ?
Ce qui fait la richesse de l’Amérique, c’est sa capacité à financer l’innovation grâce à l’épargne retraite. C’est aussi son écosystème, avec des réglementations et des fiscalités qui sont souvent moins contraignantes. Ce ne sont pas les mesures protectionnistes qui font sa force, car celles-ci, au final, pénalisent les consommateurs en renchérissant les prix.
Ce qui pénalise l’Europe, c’est aussi notre tendance à réguler plus qu’ailleurs et la sur-fiscalité, endémique dans plusieurs pays dont la France. Une politique visant à contraindre les consommateurs ou les administrations à acheter européen, sans lever ces entraves, produira des effets superficiels, voire contre-productifs.
Quand l’Europe a été grande, là où elle été forte, c’est quand à sa création, tous les pays ont levé les entraves, se sont réformés pour mettre en œuvre le marché unique, pour supprimer les frontières douanières et déréglementer. Mais depuis, l’Europe a oublié cet ADN. Elle est devenue sur-administrée ce qui freine la croissance et pénalise les européens.
L’objectif de la Commission, c’est quand même de renforcer des secteurs clés, l’énergie verte, la défense, le numérique…
N.M. : Dans tous ces secteurs, la Commission dit vouloir favoriser des secteurs pour lesquels ses interventions passées ont souvent été problématiques, ce qui milite pour plus de prudence, moins d’interventions et plus de dérégulation.
L’énergie offre une bonne illustration, avec une politique européenne qui a été contreproductive. La balance énergétique de l’UE est déficitaire de 340 milliards d’euros par an, ce qui est très significatif (1,9 % du PIB de l’UE). Il eût été logique de ne pas pénaliser le nucléaire, qui est une énergie maîtrisée par plusieurs pays dont la France. Mais la Commission a entravé le refinancement de ce secteur, avec sa « taxonomie » qui fléchait l’épargne vers d’autres sources d’énergies décarbonnées. Si un assouplissement a été opéré, il n’est pas certain que la Commission n’entrave pas le financement des futurs EPR2 français. Teresa Ribera, qui cumule les fonctions de vice-présidente exécutive chargée « d’une transition propre, juste et compétitive » et de commissaire européen à la concurrence, est connue pour ses prises de position anti-nucléaires.
De même, pendant des années, l’épargne européenne s’est détournée de l’industrie d’armement, qui n’apparaissait pas comme un secteur à privilégier en raison d’une conception naïve du socialement responsable. Le respect excessif de la législation européenne a asséché le financement de l’industrie de l’armement. L’Europe s’organise maintenant pour soutenir le secteur de la défense, mais il eût mieux valu ne pas le pénaliser au préalable…
Avec ce « Buy European » la Commission assume une sorte de protectionnisme comme celui en vigueur aux Etats-Unis ou en Chine… Mais ce protectionnisme ne risque-t-il pas d’accroître les déséquilibres au sein de l’Union européenne ?
N.M.: Si on se met à freiner les importations pour soutenir notre production, le protectionnisme va nous appauvrir, en pénalisant les consommateurs mais aussi en freinant la capacité à exporter.
N’oublions pas que, contrairement à ce que l’on pense parfois dans l’Hexagone, le commerce international enrichit l’Europe. En 2024, l’UE représente 14,6 % des exportations mondiales et 13,3 % des importations. L’UE avait une balance commerciale excédentaire de 142 milliards d’euros. Son excédent commercial est significatif (0,8 % du PIB) et il ne se dégrade pas sur la longue période.
La France est certes dans une situation différente. Notre solde commercial est systématiquement déficitaire depuis le début des années 2000. Mais un protectionnisme européen n’inversera pas cette tendance. Notre recul est en partie lié à la perte de compétitivité par rapport aux autres pays européens (38 % de la dégradation). C’est la conséquence de nos politiques ayant conduit à réduire la production de façon assumée, avec la réduction du temps de travail, ou de façon indirecte, en raison de la surréglementation ou de la surfiscalité.
Et contrairement aux idées reçues, nous ne sommes pas sortis d’affaire. Un exemple, en dépit des discours pro-réindustrialisation déclamés depuis 2017, la fiscalité de production reste anormalement élevée. La France représente 30 % des impôts de production prélevés sur l’industrie en Europe en 2024, alors qu’elle ne réalise que 11 % de la production industrielle. Si nous ne supprimons pas cette fiscalité qui pousse aux délocalisations, nous continuerons de creuser nos déficits commerciaux.
On le voit, l’enjeu est de cesser d’entraver la production et l’innovation. C’est vrai pour l’Europe, c’est encore plus vrai en France.



