Doctolib : un exemple de parcours du combattant en France
L’amende infligée à Doctolib par l’Autorité de la concurrence est particulièrement malvenue, quand on rappelle les handicaps financiers et réglementaires qu’elle a dû surmonter pour devenir une licorne. Chronique par Cécile Philippe, présidente de l’Institut économique Molinari, publiée dans Les Échos.
La société de service de gestion des consultations en ligne Doctolib a été condamnée début novembre à une amende de 4,6 millions d’euros par l’Autorité de la concurrence. Pour mettre les choses en perspective et comprendre combien cette amende est malvenue, il faut se rappeler que l’existence d’une telle entreprise en France relève quasiment du miracle, tant les obstacles fiscaux et réglementaires parsèment le chemin des entreprises françaises.
Le premier constat qui s’impose, c’est que dans le domaine des licornes, à savoir les entreprises valorisées à plus d’un milliard de dollars, la France ne fait pas bonne figure. Nous n’avons qu’une trentaine de licornes et leur valeur représente à peine 1,5 % des start-up d’un milliard ou plus alors que la France pèse 2,8 % du PIB mondial. Si la France, quasiment à parité avec l’Allemagne, est loin devant ses autres voisins, force est de constater que l’Europe est déclassée. En effet, l’Union européenne dispose de six fois moins de licornes que les Etats-Unis et leur capitalisation est onze fois moindre (calculs d’après CB Insights à fin octobre). Une contreperformance qui rejoint le constat du rapport Draghi sur le manque de compétitivité en Europe publié en 2024. Deuxième licorne française, derrière Mistral AI, et septième licorne européenne, Doctolib, est donc une réussite exemplaire.
Obstacles financiers et réglementaires
Lever de l’argent est particulièrement difficile, car nous manquons de capitaux longs pour financer l’innovation. Là encore, la réussite de Doctolib est notable avec jusqu’à 500 millions d’euros levés en 2022. Il faut comprendre que le marché des capitaux est surtout marqué par la pénurie, en lien avec le manque d’épargne placée à long terme. Quand on se compare aux Etats-Unis, ce sont plus de 22.500 milliards d’euros d’épargne retraite qui manquent (dont 4.100 milliards pour la France) en raison du sous-développement de la capitalisation retraite qui pèse à peine 13 % du PIB en France et 29 % du PIB dans l’UE (contre 153 % aux Etats-Unis fin 2024).
Le défi d’une entreprise comme Doctolib n’est pas seulement celui de trouver du capital. Il est aussi réglementaire puisqu’après avoir déployé avec brio pendant la période pandémique son service de téléconsultation, celui-ci a été restreint par l’Assurance maladie qui a limité à 20 % le volume d’activité à distance des médecins. La téléconsultation reste dans la ligne de mire puisqu’il lui est reproché de favoriser les arrêts maladie quand elle n’en explique que 0,6 %. Récemment, c’est pour son dossier médical que Doctolib s’est attiré les critiques de l’Assurance Maladie qui y voit un risque de concurrence de son application « Mon espace santé ».
Ce qui nous amène à parler de concurrence. Quand un acteur s’aventure dans le domaine de la santé en France, il fait face à la Sécurité sociale en position de monopole, ce qui fausse évidemment le jeu. Le droit de la concurrence peut aussi se révéler un sérieux handicap avec une Autorité de la concurrence qui l’a condamnée alors que jusqu’en 2025, l’entreprise n’avait toujours pas dégagé de profits.
Au final, on peut se réjouir que des licornes arrivent à percer en dépit de l’aridité de l’écosystème français. Si on veut qu’elles survivent et se multiplient, il est temps d’alléger les contraintes qui pèsent sur elles plutôt que d’ajouter des entraves réglementaires au handicap financier que constitue la sous-capitalisation européenne.



