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Isaiah Berlin, philosophe de la décence humaine

Texte d’opinion publié le 12 mars 2019 dans La Tribune.

Célèbre pour ses conceptions sur la liberté humaine, lsaiah Berlin a élaboré une philosophie parcourue de nombreuses tensions pour trouver l’équilibre entre ce qui relève de notre humanité à tous et ce qui relève de nos différences.

Isaiah Berlin (1909-1997) est connu pour être un philosophe de la Liberté. Sa conception de la liberté négative est souvent mentionnée quand il est question de philosophie libérale. Définie comme l’absence de contraintes imposées par les autres, elle est, selon lui, nécessaire à l’être humain. Celui-ci affronte, en effet, au quotidien des dilemmes moraux qui l’obligent à faire des choix radicaux entre des valeurs souvent incomparables et incommensurables. Ces choix vont faire de nous ce que nous sommes, vont construire notre histoire et nos identités.

Réconcilier les Lumières et les Romantiques

Adepte de la pensée d’Isaiah Berlin, le philosophe John Gray – connu notamment pour son ouvrage Le silence des animaux récemment publié aux Belles-Lettres – lui a consacré un ouvrage publié en 1996 Isaiah Berlin, An Interpretation of His Tought. En 200 pages, on fait le tour d’une pensée riche et utile à la compréhension de certaines questions de notre époque. Une démarche à la fois humble, dans sa vision du libéralisme et du rôle du philosophe, et ambitieuse, s’agissant d’une tentative de réconcilier l’héritage fécond de la philosophie des Lumières et la critique utile, nettoyée de ses excès, qu’en ont fait les Romantiques.

Mieux que tout autre chose, un exemple décrit par Gray permet de saisir un élément fondamental de la pensée de Berlin, son idée de pluralisme de valeurs. Il dépeint le dilemme moral d’un militaire qui pour éliminer un espion non-identifié au sein de son équipe, se voit dans l’obligation de faire un choix radical, à savoir celui de limoger tous les membres de son bureau afin de protéger des agents du renseignement. Ce choix apparait comme raisonnable mais, ce faisant, il commet néanmoins une grave injustice. Il punit des innocents qui ne pourront jamais retravailler pour le gouvernement et verront leur réputation entachée à jamais. Ce choix comprend certes un Bien mais aussi un Mal. S’il est possible d’invoquer des raisons en faveur du choix fait, il n’existe pas selon Isaiah Berlin de moyen de fonder rationnellement un tel choix. Celui-ci est le résultat d’une évaluation entre des valeurs qui ne sont ni comparables ni mesurables. Ces choix font partie de la vie ; il n’y a pas moyen d’en réduire la portée morale par des théories prétendant qu’il est possible rationnellement d’harmoniser toutes les valeurs en une seule et unique décision. Ces théories – notamment celles héritées des Lumières – appauvrissent nos choix moraux complexes.

Éclaircir les conflits moraux

Pour Berlin, c’est le rôle du philosophe que d’éclaircir les conflits moraux nichés au cœur de nos décisions afin de nous aider à mieux nous comprendre. Mais il ne prétend pas comme les utilitaristes ou comme la philosophie kantienne qu’il existe une et unique solution à tout dilemme, solution à laquelle on pourrait arriver en choisissant les meilleures conséquences ou en obéissant à certains principes éthiques. Dans un cas comme dans l’autre, on commet pour Berlin l’erreur de comparer des valeurs morales qui ne peuvent pas l’être.

Le pluralisme de valeurs chez Isaiah Berlin n’est pas seulement celui du conflit entre différentes valeurs, c’est la vision qu’il y a plusieurs manières de bien vivre ou de mener des vies valables. Ainsi, il refuse de considérer que la façon de vivre rationnellement, raisonnablement ou de façon autonome sont les seules bonnes façons de vivre. Selon lui, ces approches laissent de côté des formes de vie traditionaliste, mystique ou encore hédoniste. Pour Berlin, il est tout aussi valables de s’inscrire dans des choix confirmant une identité héritée du passé, une croyance ou de considérer, comme l’hédoniste, qu’une identité fixe est encombrante.

Valeurs inconciliables

Au sein même d’un individu ajoute Berlin, il n’est pas possible d’entretenir toutes les valeurs car certaines empêchent les autres de se développer. Par exemple, l’idéal maternel entre en conflit avec l’idéal de la religieuse, l’idéal d’autonomie qui passe notamment par une meilleure connaissance de soi peut épuiser les pouvoirs et les capacités qui sont constitutives de la créativité artistique. Selon lui, le Bien, la Mal, le Vrai, le Faux, l’Egalité, la Justice, la Liberté sont autant de valeurs qui sont en rivalité les unes avec les autres et qui sont souvent inconciliables. Cette vision du conflit est au cœur du libéralisme de Berlin et de son idée de liberté négative, liberté qui sert l’exploration de vies diverses et variées qui sont autant de moyens pour les êtres humains de créer leur vie.

Outre ce constat de l’existence d’une pluralité de valeurs en conflit, il y a chez Berlin l’idée que les êtres humains sont au moins en partie créateurs de leur vie. Cette approche est caractéristique du courant romantique anti-rationaliste ayant émergé en réaction à la philosophie des Lumières. Berlin fait sienne la critique d’une raison tout puissante capable de régler toutes nos difficultés morales. Il ne pense pas que la raison puisse empêcher les tragédies humaines. Il ne croit pas que tout ce qui est fâcheux ou mal résulte de notre ignorance, de nos erreurs, et qu’il suffirait d’être plus raisonnable pour éviter tous les problèmes.

De même, Berlin est convaincu que nous sommes définis par nos particularités, nos cultures, nos traditions, nos langues, nos religions, même si nous avons une humanité commune à toute l’espèce. L’un et l’autre sont des parties constitutives de ce que nous sommes et nous devons parvenir à les faire cohabiter ensemble. A la différence des philosophes des Lumières, il ne pense pas que l’histoire soit prédéterminée dans le sens d’une élimination progressive de distinctions accidentelles. Pour Berlin, les différences sont constitutives de ce que nous sommes, ancrées dans l’histoire et l’expérience quotidienne. Elles ne disparaîtront pas avec le temps au profit d’une communauté universelle abstraite. Par contre, il ne cède pas non plus aux sirènes romantiques. Il se refuse à imaginer un être humain entièrement créateur de lui-même poussant la toute puissance de la volonté à des excès graves en théorie et en pratique.

Capacité à créer sa vie

De fait, Isaiah Berlin reste un rationaliste et ne renonce pas aux des valeurs des Lumières que sont la tolérance, la liberté, l’émancipation de l’ignorance et de l’oppression. Mais il rejette la conception selon laquelle l’universalisation de la raison est la seule marque de l’être humain. De même, il ne considère pas que la société rationnelle est le but de l’histoire. Il situe la marque constitutive de l’espèce humaine dans sa capacité à créer sa vie par les choix faits. Percevant ainsi chaque vie comme particulière dans son essence, il montre une affinité avec le courant romantique. Cependant, cette capacité de création de soi n’est jamais pour lui le seul produit de la volonté, sans limites ni sans entraves. L’invention de soi ne se fait jamais ex-nihilo, elle est faite de loyautés particulières, de traditions culturelles, d’adhésions communautaires, complexes et plurielles.

Au final, le libéralisme de Berlin est un projet qui se veut réaliste, à savoir, fondé sur des conflits moraux sans solution rationnelle unique et définitive. La résolution de ces conflits par les choix radicaux que nous faisons, entraîne une construction de soi. Elle est imprégnée de particularités auxquelles Isaiah Berlin reconnait une validité et que la liberté négative protège. Il y a de nombreuses tensions chez cet auteur pour trouver l’équilibre entre ce qui relève de notre humanité à tous et ce qui relève de nos différences. Comme il l’écrit, « le mieux que l’on puisse faire, comme règle générale, c’est de maintenir un équilibre précaire qui empêchera l’occurrence de situations désespérées, de choix intolérable. C’est l’exigence première d’une société décente. »

Cécile Philippe est présidente de l’Institut économique Molinari.

Cécile Philippe

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