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Phébé – Éloge économique des gros dormeurs

Article de Cécile Philippe, présidente de l’Institut économique Molinari, publié le 15 octobre 2017 dans le n°18 de la Revue Phébé (Vénézuéla, impasse Chavez). Il s’agit d’une critique de Why Sleep Matters: Quantifying the Economic Costs of Insufficient Sleep, une publication de l’Institut de recherche Rand Europe.

Le sommeil serait un nouveau problème de santé public. C’est le constat des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) aux Etats-Unis : une proportion importante de la population ne dormirait pas son dû, à savoir au moins 7 heures. L’institut de recherche Rand Europe consacre pour la 2ème année consécutive une publication sur le sujet. Ses nombreuses recommandations pourraient à terme nourrir une réglementation comportementale déjà florissante dans les domaines du tabac, de l’alcool et de l’alimentation.

Comme ce qui n’est pas mesurable a du mal à exister dans le débat public, les 5 co-auteurs de l’étude cherchent à mesurer le phénomène du manque de sommeil, là où il semble endémique et là où des données sont disponibles, à savoir les Etats-Unis, le Japon, le Royaume-Uni, l’Allemagne et le Canada.

Cette tentative de mesure vise à contrecarrer une culture sous-jacente à l’ensemble des pays cités qui voudrait que le sommeil soit une perte de temps, le signe d’une forme de paresse, au point qu’il serait de bon ton de se vanter de dormir peu.

Les deux auteures de The Happiest Kids in the World (2017) mentionnent d’ailleurs que dans leur pays respectif (États-Unis et Royaume-Uni) le manque de sommeil est presque un sport national. Bill Clinton proclamait ainsi en pleine campagne présidentielle ne pas avoir dormi pendant 48h d’affilée afin de maximiser ses chances de devenir président. Margaret Thatcher, quant à elle, considérait le sommeil comme improductif. Et pourtant, le sommeil serait l’une des raisons du bien-être des petits hollandais où vivent cette Américaine et cette Anglaise. Le sommeil des enfants y est érigé en valeur suprême et cela leur va bien si on en juge un rapport UNICEF de 2013.

Partant d’une revue de la littérature confirmant l’existence d’un lien entre manque de sommeil et risques pour la santé, les auteurs de Why Sleep Matters ont cherché à identifier et quantifier les possibles facteurs explicatifs associés au phénomène puis à en évaluer le coût. De là, ils formulent de nombreuses recommandations.

Les recherches sont relativement consensuelles sur la nécessité de dormir entre 7 et 9 heures par jour pour ne pas subir les effets pervers du manque sommeil. La notion de bonheur étant trop subjective, les expertises se focalisent sur les conséquences négatives sur la santé du manque de sommeil.

Puis, à partir des 62 366 observations d’une enquête 2015-2016, les auteurs identifient et pèsent les principaux facteurs de risque à l’œuvre, à savoir l’indice de masse corporel, la santé mentale, les soucis financiers, l’âge, la présence d’enfants ou non, etc. tout en précisant que le sens des corrélations n’est pas toujours certain : le surpoids est-il la cause d’un mauvais sommeil ou inversement ? Ils en déduisent ensuite que le risque de mortalité augmenterait de 13% chez les personnes qui dorment moins de 6 heures et de 7% chez les personnes qui dorment entre 6 et 7 heures.

Le manque de sommeil conduit à l’absentéisme au travail ou au phénomène de présentéisme, à savoir la présence physique au travail avec une efficacité ou une concentration faible. Les auteurs évaluent ainsi à 1,23 millions, le nombre de jours de travail perdus aux Etats-Unis, 0,6 millions au Japon, 0,2 millions au Royaume-Uni et la même chose en Allemagne et 0,08 million au Canada.

Cette perte de productivité entraînerait un coût d’opportunité qui, selon les scénarios retenus, est évalué entre 280 et 411 milliards de dollars par an aux Etats-Unis (entre 1,56% et 2,28% du PIB), 88 et 138 milliards au Japon pour un total de 680 milliards par an dans les 5 pays considérés.

Ce chiffre colossal permet de rendre crédibles les nombreuses recommandations adressées aussi bien aux individus, qu’aux entreprises et aux autorités publiques. Certaines d’entre elles sont de simples conseils comme cette idée qui consiste à toujours se réveiller à la même heure ou à réserver le temps passé au lit au sommeil afin de créer une sorte d’automatisme entre les deux. D’autres recommandations sont incitatives avec la publication des bonnes pratiques à l’image de Daimler qui a mis en place le programme « emails en vacances » qui détruit les emails envoyés aux collaborateurs en vacances. A leur retour, ils ne subissent pas le stress de la boîte pleine. A charge pour l’envoyeur de trouver un autre interlocuteur ou de renvoyer son email plus tard. Enfin, certaines autres sont plus contraignantes quand il s’agit de vérifier que les entreprises respectent bien toutes leurs obligations légales en matière de santé et de sécurité au travail.

Comme sur tous les sujets touchant à nos modes de vie, qu’il s’agisse de manger, boire, fumer et dormir, les problèmes qui y sont associés sont réels obésité, accidents, maladies. Le souci d’alerter le public sur les effets pervers des excès dans ces domaines est une bonne chose, surtout quand il existe une culture qui va en sens inverse. Le problème avec ce type de quantification, outre les nombreux problèmes de mesure, c’est de croire qu’il existe des solutions simples. Cette étude devrait donc être considérée comme un outil d’information utile à la réflexion et à la recherche de solutions adaptées à chaque cas plutôt que comme un moyen de renforcer l’intervention publique dans le domaine du sommeil qui pourrait créer toutes sortes d’effets pervers.

Les auteurs

Marco Hafner a supervisé le travail de recherche. Il est responsable de la recherche à Rand Europe, en particulier sur les questions de l’emploi, de l’éducation et des politiques sociales.

Martin Stepanek est analyste à Rand Europe. Il est expérimenté dans les méthodes de recherche quantitatives.

Jirka Taylor est analyste des politiques publiques à la Rand Corporation.

Wendy M. Troxel est experte en sciences sociales et comportementales à la Rand Corporation.  Elle est professeur associée en psychologie et psychiatrie à l’université de Pittsburgh.

Christian van Stolk est vice-président de Rand Europe.

Pour aller plus loin

Rina Mae Acosta, Michele Hutchison, The Happiest Kids in the World: Bringing up Children the Dutch Way, Doubleday, janvier 2017.

Peter Adamson, “Child well-being in rich countries A comparative overview”, Innocenti Report Card 1, Unicef Office of research, 2013.

“Lack of sleep America’s top health problem, doctors say”, CNN Interactive, 17 mars 1997.

Rebecca, J. Rosen, “Daimler Employees Can Set Emails to Auto-Delete During Vacation”, The Atlantic, 14 août 2014.

Cécile Philippe

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