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Pourquoi la susceptibilité exacerbée par la culture de précaution interdit le bonheur

Texte d’opinion publié le 4 juillet 2017 dans L’Opinion.

Enfant, on m’accusait souvent d’être trop susceptible, trop sensible. On ne pouvait rien me dire que je m’effondrais en larmes et me précipitais auprès de ma maman pour trouver un peu de réconfort. Mon intérêt s’est ainsi spontanément porté sur ce trait de caractère que j’ai toujours chercher à corriger et à propos duquel je reste sur mes gardes. Or, il semblerait qu’il soit en forte expansion, en particulier au sein de cette génération que l’on appelle les « Millennials ».

La grande différence aujourd’hui est que plutôt d’être un défaut à corriger, la susceptibilité est devenue une valeur à respecter. Elle justifie même des poursuites à l’égard de ceux qui la déclenchent chez l’Autre. Une analyse du phénomène montre qu’elle est étroitement liée à la culture de la protection dans laquelle nous évoluons depuis plusieurs décennies. Ce ne serait peut-être pas un problème si cela ne s’accompagnait pas d’effets pervers majeurs comme la plus grande difficulté à être heureux, le manque de résilience, le développement d’interactions difficiles, la condamnation de personnes innocentes, la montée des antagonismes, la diminution de la capacité à débattre et au final à discerner le vrai du faux. Nous aurions tort de l’ignorer et il est heureux que des plateformes comme Heterodox Academy ou FIRE (une organisation défendant la liberté d’expression) aient été créées pour mesurer, comprendre et tenter de remédier à cette nouvelle tendance.

Celle-ci est devenue évidente sur les campus américains aux États-Unis. Moins visible en France, elle semble néanmoins présente. À plusieurs reprises, j’ai pu recueillir le témoignage de managers constatant le choc de culture entre eux et ces « Millennials » avec qui il est difficile d’interagir tant il serait facile de les vexer. Bien sûr, certains managers ont probablement besoin d’adapter leur management, mais il ne s’agit pas seulement de cela.

Comme l’expliquent le psychologue Jonathan Haidt et le président de FIRE Greg Lukianoff, on assiste au développement d’« un mouvement spontané dirigé principalement par des étudiants qui aboutit à purger les campus universitaires des mots, des idées et des sujets qui pourraient causer de l’inconfort ou se révéler offensant. » Les cas concrets qui se posent sont sérieux. Il s’agit ainsi de savoir s’il va rester possible d’enseigner le Droit sur le viol, celui-ci étant susceptible de provoquer des angoisses chez certains étudiants. La lecture d’ouvrages comme Gatsby le magnifique, de F. Scott Fitzgerald devrait s’accompagner d’avertissements indiquant que le livre décrit la misogynie et la violence physique. Ainsi, les étudiants ayant été victimes eux-mêmes de racisme ou de violence peuvent éviter le livre et ainsi se prémunir de toute une résurgence du passé. Certains humoristes comme Chris Rock ont décidé de ne plus aller sur les campus, soulignant l’incapacité des étudiants à comprendre les blagues. Trop de sujets seraient devenus tabous.

Plus préoccupants encore sont les cas de ces professeurs qui ont osé mentionner, critiquer ou discuter de cette tendance et ont fait l’objet d’attaques en règle de la part de groupes d’étudiants, notamment sur les réseaux sociaux. Ils ont ou font ainsi l’objet d’investigations qui menacent parfois leur carrière (c’est par exemple le cas du professeur Weinstein du Collège d’Etat Evergreen).

Deux notions sont au cœur du phénomène, les microagressions et les avertissements. Les premières sont de petites actions et des choix de mots qui a priori ne reposent sur aucune mauvaise intention mais sont néanmoins considérés comme insultantes. Il faut par exemple éviter de demander à un latino-américain où il est né. La seconde notion implique d’avertir systématiquement le public avant d’aborder un contenu potentiellement lourd sur le plan émotif.

Le sujet est d’ailleurs bien celui des émotions. Selon Haidt et Lukianoff, le mouvement qui se développe aujourd’hui vise à créer un environnement protégé de toute émotion négative. La jeune génération serait fragile et il faudrait la protéger psychologiquement. Les deux auteurs montrent comment les moyens employés sur les campus universitaires pour créer ces espaces sécurisés conduisent, à l’inverse du but recherché, à créer et renforcer des pathologies mentales contre lesquelles il existe justement des thérapies cognitives. Évidemment, tout cela est dangereux pour le bien-être psychologique des personnes concernées. Je n’entrerai pas ici dans les détails de cette démonstration brillante, à découvrir dans leur article « The Coddling of the American Mind ». Mon objectif est plutôt de comprendre les causes de cette évolution, qui s’inscrit dans la continuité de la culture de protection/précaution, et de réfléchir aux moyens d’y remédier.

J’ai eu l’occasion à maintes reprises de critiquer le principe de précaution en ce qu’il était un inhibiteur de l’innovation. La culture de la protection qui le sous-tend est un inhibiteur tout court. Elle peut rendre difficile les interactions entre les individus et les appauvrir émotionnellement, le tout se soldant par une moindre capacité à être heureux.

Or, c’est au sein de cette culture de protection que nous faisons grandir nos enfants. Convaincus de ce que le monde est dangereux et, en tout cas, plus dangereux que lorsque nous étions petits, nous protégeons nos enfants de nombre de dangers physiques et humains qui les menacent. Pour leur éviter de se casser le cou en vélo, on leur fait porter des casques. Pire, on les rend obligatoire. Pour empêcher toute mauvaise rencontre, on préfère les accompagner à l’école jusqu’à un âge avancé, on évite de les envoyer faire des courses et on dépense du temps ou de l’argent à les garder sous haute surveillance.

En écrivant ces lignes, je réalise que c’est aussi, en partie, ce que je m’emploie à faire avec mes enfants et je mesure l’écart qui me sépare de l’éducation que j’ai reçue sur ce plan. Mes parents pouvaient nous laisser disparaître des heures pendant lesquelles nous explorions les forêts environnantes, les champs, les canaux. Nous construisions des cabanes sur l’eau et nous lancions dans toutes sortes d’activités qui rétrospectivement me semblent remplies de dangers multiples. Les parents de mes amis n’étaient pas très différents.

Étaient-ils inconscients? Sommes-nous plus sages qu’eux ou bien avons-nous perdu une forme d’insouciance qui laissait beaucoup de marge de manœuvre aux enfants? Certaines cultures semblent l’avoir perdue plus vite que d’autres, à en croire les auteurs de The Happiest Kids in the World (2017). Les deux auteurs, l’une américaine et l’autre anglaise, témoignent de leur vie aux Pays-Bas. Toutes deux mariées à des hollandais et mamans de jeunes enfants, elles sont en bonne position pour comparer les modes éducatifs anglo-saxons et hollandais. Et le constat est sans équivoque : si les petits hollandais sont les enfants les plus heureux du monde selon le rapport UNICEF de 2013, c’est notamment parce qu’ils sont plus libres.

Dans un chapitre consacré à ces libertés – qui aurait tout aussi bien pu s’intituler « de l’application du principe de précaution à l’enfance » – les co-auteurs comparent les Pays-Bas où laisser jouer les enfants devant la maison est érigé en principe éducatif et les États-Unis, où l’on peut être dénoncé par ses voisins et interpellé pour la même chose. S’inscrivant en faux contre cette tendance, Barack Obama a d’ailleurs dû signer une loi fédérale protégeant de poursuites judiciaires les parents qui jugent leur enfant capable d’aller et de revenir de l’école seul. De même aux Pays-Bas, où tous les citoyens pédalent, le port du casque reste optionnel et l’exposition graduelle et régulière aux risques continue d’inspirer les modes éducatifs.

Le sociologue hollandais Ruut Veenhoven, autorité mondiale dans l’étude scientifique du bonheur de vivre, parle « d’entraînement à l’indépendance » (p.161) Il est convaincu que c’est une erreur que de freiner et surprotéger les enfants. Selon lui ils doivent impérativement apprendre à tomber et à se relever. L’anxiété des parents (y compris celle de les voir réussir) remplit le monde des enfants et les empêche d’explorer et de gérer leurs propres peurs. Les enfants et les adolescents grandissent avec l’idée prégnante dans nos sociétés que le monde est dangereux mais que les adultes feront tout pour les protéger.

De là, il devient plus aisé de comprendre pourquoi il y a une plus forte demande de protection de la part de jeunes qui ont grandi dans un cocon protégé physiquement et moralement. Les aspects moraux sont au cœur du problème que décrivent Haidt et Lukianoff puisque le mouvement à l’œuvre vise à supprimer tout ce qui pourrait susciter une émotion négative (angoisse, peur, colère, haine, etc.). Ce faisant on coupe évidemment les enfants de toute une partie de leur humanité ou de celle des autres. On leur enlève les moyens d’apprendre à gérer ces émotions qui sont le lot de tous les humains.

Les conséquences négatives de cette situation sont innombrables. Tout d’abord, se protéger de ce qui déplaît peut rendre plus difficile la quête du bonheur et compliquer le processus de réparation lié à des chocs traumatiques. En effet, le principe de l’exposition graduelle à une peur incapacitante reste un remède efficace. Ensuite, cela rend les relations individuelles et les interactions compliquées. En effet, il devient difficile de s’exprimer librement quand on ne sait pas très bien ce qui peut constituer une microagression ou qu’il faut déployer des avertissements. Dans le monde professionnel, cela pourrait se retourner contre ceux qu’il s’agissait de protéger et créer toutes sortes de tensions. Enfin, on peut se demander comment le débat d’idées pourra progresser si chacun cherche à se protéger des pensées supposées offensantes de l’autre en le faisant taire. « Quand les idées, les valeurs ou les discours d’un autre camp sont non seulement considérés comme faux mais plus encore comme agressifs, il devient difficile d’imaginer le respect mutuel, la négociation et le compromis qui font de la politique un jeu à somme positive » s’inquiètent les deux auteurs.

Il n’y a pas de solution simple à ce phénomène qui a atteint aux Etats-Unis un stade très avancé par rapport à des pays comme les Pays-Bas ou même la France. Mais dans notre pays qui cultive la précaution et la moralisation depuis de nombreuses années déjà, il faut être conscient du coût caché que cela comporte, en particulier en termes de recherche du bonheur. Comme l’enseigne la philosophie orientale, on ne peut pas être heureux en essayant de rendre le monde conforme à ses propres désirs. Par contre, on peut apprendre à maîtriser ses désirs et ses pensées.

Ces exercices mentaux pourraient peut-être nous éviter de légiférer dans tous les sens dès lors qu’un risque est détecté. Ils pourraient nous aider à débattre sur des bases plus sereines, en étant plus critique à l’égard de nos propres freins et plus tolérants à l’égard des opinions des Autres.

Cécile Philippe est directrice générale de l’Institut économique Molinari.

Cécile Philippe

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