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Gustave de Molinari (1819 - 1912)
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par Olivier Golinvaux
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De taille moyenne, avec une abondante chevelure, myope
mais toutefois capable de lire sans lunettes, portant moustache et impériale,
souffrant seulement d'une légère difficulté d'audition,
Gustave de Molinari resta très longtemps physiquement et intellectuellement
vigoureux, au point de susciter l'admiration de tous ceux qui le voyaient.
Frappé d'hémiplégie, il retint toutefois sa lucidité
d'esprit et lorsque la fin arriva, il méditait encore et toujours
sur ces grandes questions qui avaient emplies sa vie ainsi que sur leurs
relations avec les événements contemporains. C'est ainsi
qu'Yves Guyot, collègue et proche ami de Molinari, décrivit
les derniers jours de celui qui avait été le plus radical
des économistes engagés de l'École française.
Le nom de Gustave de Molinari allait par la suite tomber dans les oubliettes
de l'histoire, avant d'être redécouvert durant la seconde
moitié du XXe siècle par les libertariens américains,
qui virent en lui un véritable précurseur.
Molinari n'était pas Français de naissance, mais Belge, fils du baron de Molinari, un ancien officier supérieur de l'armée napoléonienne qui s'était établit à Liège en tant que médecin. Entre sa naissance, le 3 mars 1819, et le moment où il quitta la Belgique pour s'installer à Paris, en 1840, peu de choses sont sues sur son enfance et son éducation.
Comme beaucoup de jeunes gens attirés par une carrière de lettres, Molinari s'installe à Paris - le centre culturel des pays de langues françaises à l'époque. Comme il espérait s'établir comme journaliste, particulièrement dans le nouveau domaine de la « propagande économique », Molinari devint rapidement un proche de la Société d'Économie Politique. Cette société, crée en 1842 sur le modèle de la Society of Political Economy de Londres, comptait parmi ses membres quelques-uns des économistes les plus actifs. |
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Comme Michel Chevalier, Molinari pris un intérêt tout particulier
à l'essor des chemins de fer et aux effets de celui-ci sur l'industrialisation
en Europe. Son premier essai, publié en 1843 dans le journal La
Nation puis reproduit dans La Gazette de France portait sur
ce sujet. En 1846, on retrouve Gustave de Molinari dans le costume de secrétaire
adjoint de l'Association pour la liberté des échanges fondée
à Paris sous l'impulsion de Frédéric Bastiat - la
seconde du genre en France, après celle de Bordeaux, elle aussi
impulsée par l'infatigable Bastiat. Dans la foulée, Molinari
devient également l'un des rédacteurs du journal de l'association,
Le Libre-échange.
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La carrière de journaliste économique
du jeune belge, celle dont il avait rêvé au fond, prend alors
son envol. De plus en plus actif à défendre ses idées
libre-échangistes dans la presse parisienne, Molinari publie dans
Le Courrier français, La Revue Nouvelle, La patrie
et bientôt dans le célèbre Journal des Économistes.
C'est également durant cette période qu'il publie ses premiers
livres Études économiques: sur l'organisation de la liberté
industrielle et l'abolition de l'esclavage en 1846, puis Histoire
du tarif: I. Les fers et les huiles II. Les céréales
en 1847. En 1848, il est engagé pour annoté le volume II
du Mélange d'économie politique, avec Eugène
Daine. Bref, Molinari démarre à cette époque une abondante
production littéraire, avec un rythme intense qu'il soutiendra pratiquement
jusqu'à la fin de sa vie. |
Durant la révolution de 1848, on le retrouve
parmi les activistes libéraux qui tentent de contrer la propagande
des socialistes comme celle des « conservateurs du status quo ».
Le Club de la liberté du travail, dont il est l'un des initiateurs,
avait précisément ce but. Mais la liberté d'association
n'étant aucunement garantie par le gouvernement provisoire, le club
fut « envahi et dissout par une bande de communistes et les membres,
qui ne voulaient pas faire usage de la force, furent dispersés par
la foule ». Un autre échec cuisant fut celui du journal Jacques
Bonhomme, publié par Molinari et Charles Coquelin; journal dont la cible
marketing était les masses populaires. Les « cinq amis de la liberté » comme on
les appelait - Bastiat, Coquelin, Fonteyraud, Garnier et Molinari - se
retrouvèrent dans un climat intellectuel pour le moins inhospitalier.
L'Association pour la liberté des échanges fut dissoute en avril/mai 1848, au
motif que « l'association désespérait finalement de se faire entendre au milieu
du tumulte politique ». De plus, les événements de la révolution avaient
dispersé les principaux membres, qui rencontraient d'énormes difficultés
simplement pour se réunir.
Malgré l'élection de Bastiat à la Constituante
puis à la Législative, la révolution de 1848 fut un
sérieux revers pour la cause libre-échangiste. Suite aux
critiques du gouvernement provisoire par Léon Faucher dans La
Revue des deux mondes, Jérôme Blanqui et Léon Wolowski
dans Le Conservatoire, et bien sûr Michel Chevalier dans Les
Débats, et à l'occasion des cours qu'il donnait au Collège
de France, le gouvernement supprima cinq chaires d'Économie - dont
celle de Chevalier - et réorganisa le Collège de France pour
supprimer toute source de critique. La manoeuvre fut contrée par
une délégation envoyée à Lamartine par la Société
d'Économie Politique et comprenant Léon Faucher, De Tracy,
publié en octobre de la même année dans le Journal
des Économistes et intitulé « De la production
de sécurité », article qui engendra un débat
fort animé à la Société d'Économie Politique
- Molinari ne fut suivi par personne à l'époque.
Après le coup d'État de décembre 1851, Molinari
quitta la France et s'installa en Belgique avec l'aide de son ami Charles
de Brouckère, le maire de Bruxelles. En effet, « le régime
dictatorial offensait les opinions libérales de M. De Molinari »,
comme le rapportera Yves Guyot. Son activité ne faiblit pas. Il
publia un petit volume sur la révolution intitulé Les
révolutions et le despotisme envisagés du point de vue des
intérêts matériels, dans lequel il étendit
son dédain de la révolution de 1848 à celle de 1789,
en insistant sur l'accroissement terrible du pouvoir étatique qui
s'en était suivi. Molinari fut nommé professeur d'économie
politique au Musée Royal de l'industrie belge à Bruxelles
et à l'Institut supérieur de commerce d'Anvers. C'est a cette
époque qu'il se consacra à la rédaction de son traité
d'économie théorique, le Cours d'économie politique.
L'objectif de Gustave de Molinari était de combler une lacune qu'il
entrevoyait dans la science économique de son temps: l'absence d'une
démonstration suffisamment claire et précise de la manière
dont le marché établit un ordre par l'opération de
lois naturelles connues, et corrélativement de la manière
dont toute interférence avec cet ordre crée l'anarchie qui
préoccupe tellement les socialistes.
Il continua régulièrement à adresser des articles
au Journal des Économistes à Paris, fidèle
à sa stratégie de diffusion des idées libérales
par le journalisme. Pour la même raison, il fonda le journal L'Économiste
belge en 1855. Son radicalisme et celui de cette publication est absolu.
Molinari refusa même une nomination dans la branche belge de la Société
d'Économie Politique, par crainte que son nom ne fasse fuir les
éléments plus modérés. Son intérêt
pour les associations dans les milieux ouvriers l'amenèrent également
à fonder en 1857, avec son frère Eugène, le journal
Les Bourses du travail, projet qui échoua au bout de quelques
mois. Il publia également de nouveaux ouvrages à cette époque:
un ouvrage sur le libre-échange et le protectionnisme intitulé
Le commerce des grains: dialogues entre un émeutier, un économiste
et un prohibitionniste et un ouvrage biographique sur l'Abbé
de Saint-Pierre et son projet de paix perpétuelle. C'est également
à cette époque, qu'il forma un intérêt tout
particulier pour les questions éducatives, dénonçant
l'enseignement public comme une application du principe communiste. Ses
réflexions aboutirent à un ouvrage sur la question avec Frédéric
Passy, ouvrage compilant les débats que les deux hommes avaient
tenus sur le sujets dans les colonnes du Journal des Économistes
et de L'Économiste belge.
En 1860, Molinari regagna Paris, pour des raisons qui demeurent obscures.
Il collabora au Journal des Débats, dont il sera éditeur
de 1871 à 1876. Il était présent durant le siège
de Paris en 1870. Ses réflexions sur le sujet et sur la Commune
donneront naissance à deux nouveaux ouvrages, Les Clubs rouges
pendant le siège de Paris et Le Mouvement socialiste et les réunions
publiques avant la révolution du 4 septembre 1870. Molinari
y défend la liberté d'expression. Il y récuse l'accusation
formulée contre les Clubs socialistes d'avoir fomenté la
Commune, en insistant au passage sur leur rôle positif quant au moral
de la population pendant le siège. Au contraire, c'est la suppression
de la liberté d'expression et des Clubs par la force qui a amené
la révolution rouge. Molinari insiste sur l'idée de la liberté
d'expression comme nécessité pour le progrès des sciences.
Certes, laisser les idées socialistes être diffusées
et agiter les esprits est un mal, une menace qui pèse sur la liberté
mais c'est « un mal nécessaire » dont on ne peut se
priver que pour un mal bien plus grand. Le monopole est fatal à
la science comme il l'est à l'industrie. L'agitation socialiste,
pour néfaste qu'elle soit à force de faire l'éloge
d'idées liberticides avait contribué à sortir les
libéraux de leur torpeur entre 1848 et 1851. Molinari considérait
que l'agitation devait être sans entrave aucune pour qu'on puisse
espérer un jour voir les Français apprendre l'économie
politique.
De même dans ces ouvrages, il critique Napoléon III pour
sa politique à l'encontre des associations ouvrières, politique
de répression injuste qui a privé les travailleurs d'outils
leur permettant d'améliorer leur condition et amené injustement
la critique à se porter sur le capitalisme plutôt que sur
les privilèges protectionnistes. Molinari considérait en
effet que ces régulations avaient figé les rapports de travail
dans une situation inéquitable pour les travailleurs et qu'elles
avaient encouragé à « fomenter une guerre civile entre
le capital et le travail dans chaque atelier ».
Entre 1878 et 1883, il publie sous forme de séries dans le Journal
des Économistes « L'Évolution économique
du XIXe siècle: théorie du progrès » et «
L'Évolution politique et la révolution ». Comme Marx,
Molinari développe une théorie systématique pour expliquer
l'émergence à la fois de la société industrielle
d'un côté et de l'État moderne de l'autre, à
partir des sociétés primitives et en passant pas les sociétés
féodales. Son fil d'Ariane est l'idée d'une amélioration
graduelle de la capacité des gens au self-government, c'est-à-dire
à s'occuper paisiblement et librement de leurs propres affaires
sans tutelle paternaliste - le « tutelage » de l'État
étant appelé à disparaître à terme. Il
retourne dès lors à son idée de production privée
de sécurité; l'évolution naturelle des sociétés
humaines tendrait à faire progressivement disparaître cet
archaïsme qu'est le monopole de gouvernement.
À la mort de Joseph Garnier, en 1881, Molinari devint éditeur
en chef du Journal des Économistes, le principal organe du
marché libre dans les pays francophones. Il occupa ce poste jusqu'en
1909. Il réunit autour de lui un groupe de collaborateurs qu'il
anima avec son zèle et son enthousiasme habituels. Malgré
son âge avancé, son activité fut encore très
intense, entre un grand nombre d'articles et de nouveaux ouvrages. Trois
sujets allaient l'occuper particulièrement à cette époque.
Tout d'abord, il reprit ses réflexions sur les Bourses du travail,
sujet qui lui tenait à coeur depuis les années 1850. Il se
concentra également sur les rapports entre économie et morale,
en particulier dans son ouvrage La Morale économique. Enfin,
en 1887, son schéma de « Ligue des neutres » fut publié
par le London Times. Il s'agissait d'un plan de rapprochement des
petites nations européennes neutres afin de décourager les
grandes puissances belliqueuses de s'engager dans des entreprises conquérantes,
plan utopique de l'aveu même de son auteur.
À partir de 1893, Molinari fut gagné par un certain pessimisme
à partir du constat suivant: il avait certainement largement sous-estimé
la capacité des consommateurs, industriels et travailleurs qui ne
cherchaient pas de privilèges économiques à identifier
l'intervention gouvernementale comme étant l'ennemie du progrès.
Le libre marché était même on ne peut plus impopulaire
et la tendance à l'étatisation toujours plus accentuée.
C'est dans ce contexte que Molinari va se replier sur une conception classique
de l'État-gendarme, comme pis aller. Toutefois, il retrouvera les
accents de son radicalisme de jeunesse dans son dernier ouvrage, Ultima
Verba écrit en 1911.
Molinari pris sa retraite en 1909 à l'âge de 90 ans, après
avoir exercé 28 ans les fonctions d'éditeur du Journal
des Économistes. Yves Guyot, son successeur, l'appréciait
pour « l'élégance de son style, la force et la délicatesse
de l'expression, la justesse des termes » et voyait en lui «
l'un des maîtres de la langue française ». Un ami proche
de la famille, A. Raffalovich, révéla à Guyot après
la mort de Molinari l'intense mais discrète activité de charité
à laquelle ce dernier s'était livré sa vie durant.
Gustave de Molinari s'éteignait à Adinkerque le 28 janvier
1912.
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Bibliographie
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-Guyot, Yves, « Gustave de Molinari »,
Journal des Économistes, février 1912.
-Hart, David, « Gustave de Molinari and the anti-state liberal
tradition, part I », Journal of Libertarian Studies, Vol.
V n°3 été 1981
-Molinari Gustave (de), « De la production de sécurité
», Journal des Économistes, février 1849.
-Les révolutions et le despotisme, envisagés du point
de vue des intérêts matériels, Méline, Cans
& cie, Bruxelles 1852.
-« Notice sur la vie et les écrits de Charles Coquelin
», Journal des Économistes, vol. 33, 1852.
-Cours d'économie politique. 2 vol., Lacroix, Verboeckhoven
& Cie, Bruxelles, 1855.
-« La situation économique en Belgique », Journal
des Économistes, ser. 8, 1856.
-L'abbé de Saint-Pierre, sa vie et ses oeuvres, Guillaumin
& Cie, Paris 1857.
-Napoléon III, publiciste, analyse et appréciation
de ses oeuvres, Lacroix, Van Meenen & Cie, Bruxelles, 1861.
-Les Clubs rouges pendant le siège de Paris, Garnier
frères, Paris, 1971.
-Le mouvement socialiste et les réunions publiques avant
la révolution du 4 septembre 1870, suivi de La pacification
des rapports du capital et du travail, Garnier frères, Paris,
1872.
-L'évolution économique au XIXe siècle: théorie
du progrès, Reinwald, Paris, 1880.
-L'évolution politique et la révolution, Reinwald,
Paris, 1884.
-Conversations sur le commerce des grains et la protection de l'agriculture,
Guillaumin & Cie, Paris, 1886.
-La morale économique, Guillaumin & Cie, Paris 1888.
-Ultima Verba: mon dernier ouvrage, Giard et Briève,
Paris, 1911.
-Molinari Gustave (de), Passy Frédéric, De l'enseignement
obligatoire, Guillaumin & Cie, Paris, 1859. |
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