Alors que la Commission européenne a condamné le 27 février 2008 la
société Microsoft à de nouvelles amendes d'un montant de 899 millions,
il ne faut pas perdre de vue que cette décision comme celles qui l'ont
précédée détournent l'attention d'enjeux stratégiques importants pour le
futur du marché des nouvelles technologies. Si la DG Concurrence de
l'Union européenne ne perçoit pas le dynamisme de ce marché, il est
heureux que ses acteurs – et ce malgré les obstacles que la Commission
ne cesse de mettre sur leur parcours – ne souffrent pas de la même
myopie et poursuivent tant bien que mal la marche des affaires au
service du consommateur.
Ce manque de clairvoyance est flagrant dans le cas du marché des
systèmes d'exploitation mais il l'est tout autant dans la façon dont les
autorités approchent la concurrence sur le marché des
télécommunications. En effet, dans un cas comme dans l'autre, la
Commission passe à côté des choses importantes pour la vitalité de la
concurrence dans ces secteurs, à savoir l'innovation qui fait et défait
en permanence les parts de marché et le nombre de concurrents sur
lesquels elle reste focalisée.
À propos de la saga Microsoft, rappelons
qu'après de multiples rebondissements, la décision de la Commission de
sanctionner la société en 2004 au nom d'un abus de position dominante
sur le marché des systèmes d'exploitation a été confirmée par la Cour de
justice européenne en septembre 2007. Peu de temps après, la Commission
a lancé de nouvelles investigations concernant la suite bureautique
Office de Microsoft et son logiciel internet Explorer qui pourraient
déboucher sur des décisions similaires à celle de 2004. La nouvelle
amende – pour défaut de livraison des informations nécessaires à
l'interopérabilité avec son système d'exploitation – confirme que la
Commission, dans son aveuglement, ne mesure pas correctement la
concurrence sur le marché de ces technologies.
Obscurcie par un modèle de concurrence qui définit de façon arbitraire
le marché, la DG Concurrence peine à réaliser que la concurrence
continue de fonctionner et n'a pas cessé de s'exercer là où elle la
croyait absente. En effet, en dehors des annonces fracassantes
concernant les investigations et les amendes, le souhait de Microsoft de
racheter Yahoo! et aussi de mettre à disposition plus de 30 000 pages de
documentation sur son système d'exploitation en disent beaucoup plus sur
la vitalité de la concurrence. Il montre que pour continuer à servir le
consommateur sur ce marché en perpétuelle évolution, il faut savoir
innover et s'adapter rapidement. Or, aujourd'hui, Microsoft ne doit pas
seulement craindre la concurrence potentielle de nouveaux entrants mais
celle d'acteurs déjà existants et qui s'intéressent de plus en plus au
marché des systèmes d'exploitation.
Intel, le leader mondial des microprocesseurs, pourrait bien, par
exemple, s'aventurer sur ce marché via la contrat que la société a signé
avec Red Hat, une entreprise fournissant, en plus d'un service
d'assistance, le système gratuit d'exploitation Linux. Les deux sociétés
auraient, en effet, pour ambition de se lancer sur le marché Linux, en
plein essor.
La société Google – avec un modèle de rémunération unique par la
publicité – avance aussi vers le marché des systèmes d'exploitation.
Chasse gardée de Microsoft à ce jour, les évolutions des dernières
années pourraient remettre sa position en question. En effet, il suffit
de s'intéresser aux nouveaux produits que Google propose sur son site
pour comprendre les challenges qu'il va falloir relever. Déjà, Google
offre gratuitement sur Internet une combinaison de logiciels (dont un
traitement de texte, une feuille de calcul, etc.) qui concurrencent
directement l'offre Microsoft. On peut imaginer que pour un acteur
majeur comme Google, l'avancée du système d'exploitation open-source (et
donc gratuit) Linux n'est pas non plus passée inaperçue.
Il existe aujourd'hui tout un ensemble de logiciels gratuits qui ne
demandent qu'à trouver fédérateur pour constituer une offre cohérente
capable de répondre avec efficacité aux besoins du consommateur
d'écrire, calculer, gérer ses e-mails, son agenda, etc. Google pourrait
bien devenir ce fédérateur et de ce fait menacer directement le modèle
Microsoft.
De la même façon que la dynamique innovatrice liée au système
d'exploitation est passée inaperçue pour ceux qui ont les yeux rivés sur
les parts de marché et le nombre de concurrents, celle qui existe sur le
marché des télécommunications l'a été tout autant.
En effet, la croyance de la Commission en son modèle l'amène à penser
que le maintien de nombreux revendeurs (dans le cas de la France Neuf
Telecom, Free, etc.) utilisant le réseau de télécommunications de
l'ancien monopole France Télécom augmente la concurrence. Ce faisant,
elle passe complètement à côté de la concurrence qui pourrait venir
d'autres réseaux comme c'est le cas au Canada de la concurrence du câble
utilisant Internet ou du téléphone portable. Une vision statique de la
concurrence pourrait menacer l'émergence de ces nouveaux acteurs et
réseaux. En réglementant l'accès et le prix des réseaux, il y a un
risque de réduire les opportunités de profit pour les nouveaux entrants
et de désinciter l'ancien monopole à entretenir son réseau.
Compter le nombre de concurrents ou se cantonner à des parts de marché,
c'est négliger l'essence même de la concurrence et passer ainsi à côté
du processus d'innovation qui émerge souvent là où on ne l'attendait pas
et défait les positions acquises.
Plus encore, par une attitude hostile à l'égard des grandes entreprises
ou entreprises « dominantes », elles manipulent le marché non pas au
profit de la majorité des consommateurs mais au profit de producteurs,
revendeurs, acteurs qui sans elles n'auraient pas vu le jour ou résisté
à l'épreuve du choix du consommateur. Alors que la Commission s'acharne
sur Microsoft, il est important de rappeler que les très grandes
entreprises n'existent pas par hasard. En l'absence de réglementations
qui les protègent, elles sont un moyen que les hommes ont trouvé pour
transformer des produits pionniers en produits de masse. Il est temps
que les autorités de concurrence ouvrent les yeux.
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