Quelques jours avant la primaire du Parti Républicain dans le
Michigan, Mitt Romney et John McCain ont fait valoir leurs désaccords au
sujet des réponses que devrait apporter le gouvernement aux travailleurs
ayant perdu leur emploi du fait de la concurrence internationale issue
du libre-échange. Leur rhétorique est différente – M. Romney a déclaré
« vouloir se battre pour chaque emploi », alors que pour M. McCain
certains emplois « ne peuvent revenir » – mais leur propositions sur ce
thème sont presque similaires : former et reconvertir les travailleurs
pour de nouveaux emplois.
Tous les économistes savent que lorsque des emplois américains sont
délocalisés, les États-Unis, considérés collectivement, sont gagnants.
Ce que l'on perd du fait de salaires plus faibles est plus que compensé
par la baisse des prix. En d'autres termes, les bénéfices de ceux qui y
gagnent font plus que compenser les pertes de ceux qui en pâtissent.
Faut-il pour autant le faire ? Est-ce une caution morale pour les
programmes de reconversion financés par l'impôt et proposés par M.
McCain et M. Romney ?
Non. Même si vous venez de perdre votre emploi, il y a quelque chose
d'extrêmement dérangeant dans le fait de blâmer le phénomène qui vous a
permis de vous élever, depuis que vous êtes né, au-dessus d'un niveau de
subsistance très faible. Si la société doit vous indemniser pour les
dommages que le commerce vous cause, alors que devez-vous à la société
pour les avantages dont il vous fait bénéficier ?
Je doute qu'il existe un homme sur Terre dont on puisse dire qu'il n'a
pas bénéficié de l'opportunité qui lui est offerte d'échanger librement
avec ses voisins. Imaginez ce que serait votre vie si vous deviez vous
procurer vous-même toute votre alimentation, fabriquer vos propres
vêtements, et faire confiance aux remèdes de votre grand-mère pour vous
soigner. La possibilité d'accéder à un médecin diplômé réduira
probablement la demande pour les remèdes de votre grand-mère, mais
celle-ci a néanmoins des raisons de se réjouir d'avoir un docteur.
Certaines personnes suggèrent néanmoins qu'il serait pertinent de
prendre en compte les effets moraux dommageables que crée chaque
nouvelle opportunité commerciale ou chaque accord de libre-échange. On
ne peut en effet nier que certains citoyens sont fragilisés par ces
accords, au moins dans la mesure où ils auraient été plus à l'aise dans
un monde où le commerce serait florissant, mais où cet accord précis
n'aurait pas existé. Que devons-nous à ces citoyens ?
Une piste de réflexion consiste à se demander ce que nos instincts
moraux nous dictent dans de telles situations. Supposez qu'après avoir
acheté pendant des années votre shampoing dans une pharmacie locale,
vous découvrez que vous pouvez commander le même sur Internet, à un prix
inférieur. Avez-vous pour obligation d'indemniser le pharmacien pour la
perte qu'il subit ? Si vous déménagez dans un appartement au loyer plus
faible, devez-vous indemniser votre ancien propriétaire ? Quand vous
mangez au McDonald's, devez-vous indemniser les gestionnaires du petit
restaurant situé à côté ? Les politiques publiques ne doivent pas
consacrer les instincts moraux que nous rejetons au quotidien.
Dès lors, comment justifier moralement le fait que les travailleurs
licenciés soient traités différemment des pharmaciens ayant perdu leurs
clients ou des propriétaires quittés par leurs locataires ? Vous pouvez
prétendre que les pharmaciens ou les propriétaires ont toujours fait
face à une concurrence acharnée et, dès lors, savaient à quoi ils
s'engageaient, alors que des décennies de droits de douane et de quotas
ont créé chez les ouvriers de l'industrie l'illusion qu'ils avaient
droit à un minimum de protection. Une telle attente les a conduit à
développer certaines compétences, et il est maintenant injuste de
retourner la situation.
Je le répète, ce type d'argument n'est pas compatible avec nos instincts
de tous les jours. Pendant de nombreuses décennies, le racket a été une
activité « rentable ». Dans tous les États-Unis, les racketteurs ont
développé certaines « compétences » qui leur ont permis de tirer
avantage de cette opportunité. Si l'on durcit les lois pour que le
racket ne soit plus « rentable », faudra-t-il pour autant indemniser les
racketteurs ?
Le racket et le protectionnisme ont beaucoup en commun. Ils utilisent
tous les deux la force, soit directement, soit par la loi pour enrichir
quelqu'un à vos dépens. Si l'on vous force à payer 20 $ par heure un
Américain pour un bien que vous auriez pu acheter 5 $ à un Mexicain, on
vous extorque. Quand un accord de libre-échange vous permet d'acheter
des marchandises mexicaines, vous pouvez vous en réjouir – même si M. McCain,
M. Romney et les autres candidats aux élections présidentielles ne
souhaitent pas que vous le fassiez.
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