572 millions d'euros. Ce sont les pertes qu'affiche Airbus pour 2006.
Malgré la haute rentabilité de ses autres activités, les comptes de la
maison-mère EADS en pâtissent sérieusement. Dans ce contexte, la gestion
passée de l'avionneur et la suppression prévue de 10 000 postes dont 4
300 en France, ont suscité la polémique quant à la réaction appropriée
des pouvoirs publics. Loin de saisir l'opportunité d'engager un
véritable débat sur le rôle de l'État dans de telles affaires, de
nombreux hommes politiques proposent que celui-ci aide Airbus pour
défendre l'emploi.
Il est vrai qu'une recapitalisation d'EADS par l'État peut maintenir des
emplois… chez EADS. Il conviendrait cependant de porter un regard sur la
nature d'une telle intervention pour appréhender ses conséquences en
termes d'emploi sur l'ensemble des secteurs d'activité. L'État ne
saurait donner autre chose que ce qu'il a auparavant pris. La
multiplication des pains fut un miracle réalisé par Jésus de Nazareth,
selon les textes des évangiles, mais il devrait en tout cas être clair
qu'aucun gouvernement ne peut réaliser des prouesses similaires. Aucun
gouvernement ne dispose d'attributs divins lui permettant de distribuer
du pouvoir d'achat et de créer ou de maintenir des emplois à partir de
rien. Il lui faut donc mobiliser les contribuables.
Ainsi, si des subventions créent ou maintiennent des emplois quelque
part, les impôts et emprunts qui les financent en détruisent ou
empêchent leur création ailleurs. Et ces pertes peuvent bien être
diffuses dans la société et donc peu spectaculaires, elles n'en sont pas
moins réelles. Une opération de renflouage d'une grande entreprise
implique donc forcément de détourner des fonds des emplois que les
contribuables auraient autrement soutenus via leurs dépenses
quotidiennes. Plus d'argent et d'emploi chez Airbus, c'est moins de
dépenses et d'activités pour le boulanger, le supermarché, le plombier,
et tous les autres professionnels avec qui les contribuables
commerceraient si on leur en laissait le choix.
En subventionnant des grandes entreprises telles qu'EADS via une
recapitalisation ou autrement, l'État ne peut donc que déplacer le
travail et non lutter contre le chômage en général. Mais ce n'est pas
tout. De nombreux hommes politiques se présentent en défenseurs du
pouvoir d'achat. Pourtant, mettre une entreprise sous
perfusion revient précisément à réduire le pouvoir d'achat de la plupart
des gens.
En tant que consommateur, on obtient les fruits du travail de quelqu'un.
Le travail peut être affecté à la production de pain, de vélos,
d'ordinateurs, etc. Mais il peut aussi être employé à faire des trous
dans le sol pour les reboucher aussitôt, un spectacle pour lequel bien
peu de gens seraient prêts à payer le moindre centime. C'est pour cette
raison que des investisseurs dont le succès dépend du soutien des
consommateurs ne se lancent pas dans de telles folies ou font rapidement
faillite. Il faut être à l'abri de la sanction des consommateurs pour se
permettre de telles fantaisies. De tels « travaux » ne peuvent alors
être entrepris que par le secteur public ou par une entreprise
subventionnée pour cette tâche. De toute évidence, le pouvoir d'achat
des consommateurs est diminué dès lors qu'ils se voient offert le
spectacle étrange d'un chantier absurde à la place des biens qu'ils
désirent.
Bien entendu, fabriquer des avions ne revient pas à faire des trous dans
le sol. Cependant, des subventions à Airbus ou à toute autre entreprise
offrant quelque service réel réduisent de la même manière le pouvoir
d'achat, fût-ce à un degré moindre, en détournant les efforts productifs
de la satisfaction des besoins les plus pressants des consommateurs.
Sans subvention, la production est orientée vers les priorités de
consommateurs parce que ce sont elles qui font qu'un investissement dans
tel ou tel secteur est plus ou moins rentable. Avec des subventions, ce
« mécanisme » orientant les efforts productifs est cassé. Il devient
payant de produire trop d'avions et pas assez de pain, de vélos ou
d'ordinateurs, parce que le gouvernement rend artificiellement rentable
une production additionnelle alors que les priorités des consommateurs
auraient exigé d'orienter des ressources productives ailleurs. Le
pouvoir d'achat est diminué.
Le projet de recapitalisation d'EADS par l'État ne relève pas d'une
politique de l'emploi digne de ce nom. Il est de plus nuisible à la
plupart des gens, en tant que contribuables et consommateurs. Une
recapitalisation serait par contre une fantastique récompense pour les
dirigeants d'Airbus ayant trouvé moyen de faire des pertes alors même
que l'avionneur et sa maison mère ont déjà bénéficié des largesses des
gouvernements. En effet, une telle recapitalisation ne serait pas une
subvention isolée pour une société jusqu'ici livrée aux vents d'une
concurrence sans entrave. Airbus a toujours été une affaire politique,
une entreprise largement portée par des subventions directes et
indirectes.
C'est sous l'impulsion des gouvernements anglais, français et allemand
que le premier Airbus, l'A 300, a vu le jour au début des années 70.
Aujourd'hui, EADS est détenu à 15% par l'État français mais d'autres
investisseurs peuvent aussi être considérés comme relevant du secteur
public ou parapublic tels que la Caisse des Dépôts et Consignations et
le SEPI, détenu par l'État espagnol. Depuis sa naissance, la compagnie a
régulièrement bénéficié de prêts à bas taux de la part des gouvernements
européens pour le développement de ses avions, y compris l'A 380, prêts
dont le remboursement pouvait être diminué en cas d'échec commercial et
qui font en ce moment l'objet de plaintes américaines à l'OMC.
De plus, les agences gouvernementales britannique, française, espagnole
et allemande d'aide aux exportations (EGCD, COFACE, CESCE et Hermes) ont
financé les clients d'Airbus à l'international, subventionnant ainsi
l'avionneur indirectement. Airbus a aussi bénéficié de financements
publics à l'échelle régionale pour différentes infrastructures autour de
ses sites. Enfin, il ne faut pas oublier que les activités d'EADS ne se
limitent pas à l'aviation civile. EADS ne vend certes pas de pain, de
vélos ou d'ordinateurs. Elle produit par contre des missiles, des
satellites, des hélicoptères et avions de combat et des Airbus à usage
militaire (un contrat de l'ordre de 18,5 milliards d'euros vient
d'ailleurs d'être signé avec la Royal Air Force(1)).
Une partie non-négligeable du chiffre d'affaire d'EADS provient donc
directement de dépenses publiques militaires.
Ainsi, les velléités de recapitalisation d'EADS par l'État français ne
relèvent pas de l'intervention ponctuelle mais bien de la continuation
d'une politique systématique de soutien au détriment des citoyens an
tant que consommateurs et contribuables. Pour le commun des mortels, les
contributions forcées aux bonnes oeuvres du complexe militaro-industriel
ne représentent même pas un sacrifice permettant par ailleurs de lutter
contre le chômage. Elles sont essentiellement un tribut pour lequel il
n'obtient rien en retour sinon une dislocation de l'appareil productif
au bénéfice de quelques privilégiés. L'État doit-il vraiment aider
encore Airbus ?
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