Les manifestations du 13 avril dernier de caissières syndiquées contre
l’arrivée des caisses automatiques dans les supermarchés ont suscité une
certaine émotion dans les médias. Les emplois qui seraient « menacés »
concerneraient essentiellement des femmes, avec de petits contrats et
souvent en situation de foyer monoparental. Selon la CFDT, ce phénomène
supprimerait dans les cinq ans la moitié des 400 000 emplois de la
grande distribution, qui nécessiteraient donc d’être « protégés ».
Pourtant, au-delà de l’émotion, ce type de « protectionnisme » serait un
mauvais choix économique.
La peur de la machine qui menace l’emploi est loin d’être nouvelle : au
début du dix-neuvième siècle déjà, le mouvement des « Luddites » se
révoltait contre la mécanisation des métiers à tisser. L’argument
consistait à dire que les machines concurrençaient de manière déloyale
les ouvriers – qui se retrouvaient sans travail – tout en détruisant le
savoir-faire d’un métier.
Cette mécanisation a pourtant induit une baisse considérable du coût de
production du textile et de son prix, et donc permis aux populations –
notamment les plus pauvres – d’avoir accès à des vêtements très bon
marché. Mais les bénéfices ne s’arrêtaient pas là car cela leur
permettait de pouvoir changer leurs habits et de les laver plus souvent
: un grand pas donc en avant en termes d’hygiène, de bien-être, etc.
Bref, autant d’arguments oubliés par les Luddites.
Dans le cas qui nous occupe aujourd’hui, seul le verdict des
consommateurs pourra nous dire s’il s’agit d’une réelle innovation ou
pas. Si le client n’est pas mieux servi par les machines, les enseignes
elles-mêmes n’hésiteront pas à conserver les emplois des caissières,
sans qu’il y ait donc besoin d’une intervention quelconque des pouvoirs
publics pour les « protéger ».
Mais il ne faut évidemment pas oublier les effets positifs possible
d’une telle innovation. Les clients pourraient en effet gagner
directement à l’installation des caisses automatiques : réduction de
l’attente pour faire ses courses avec un plus grand nombre de caisses
disponibles, une plus grande diversité dans les possibilités de
paiement, etc. Par une meilleure qualité ou une baisse des coûts, le
progrès technique a historiquement toujours permis d’échanger plus,
d’échanger mieux et donc contribué à la croissance et à l’emploi.
Même si les caisses actuelles peuvent nous sembler difficiles à
manipuler pour l’instant, s’opposer au progrès technique en voulant
protéger les emplois des caissières n’est pas la solution. Imaginez si
un jour nous avions des puces intégrées à l’emballage permettant de
détecter les produits achetés et de débiter automatiquement votre carte
de paiement de manière fiable, le temps de franchir la sortie du
magasin. Au lieu de rester dans une file d’attente, les clients auraient
plus de temps disponible pour se retrouver en famille ou se consacrer à
une autre activité !
Mais, la production et la maintenance de ces automates génèrent aussi de
nouveaux emplois – que le « protectionnisme » empêcherait d’être créés –
dans une ou plusieurs nouvelles branches. Rappelons-nous que les pertes
d’emplois dues à l’apparition du métier à tisser mécanique au début du
dix-neuvième siècle ont été plus que compensées par des emplois dans de
nouvelles industries. Aurait-il fallu interdire l’automobile pour
protéger les emplois des fabricants de charrettes ou l’électricité pour
protéger ceux des fabricants de bougies ?
Cependant, si les caisses automatiques permettent des gains de
productivité et se transforment en réduction de coûts pour servir les
clients, cela dégage du pouvoir d’achat permettant de financer de
nouveaux projets, y compris dans le domaine de la grande distribution.
Ils devraient logiquement inciter, par exemple, les grandes surfaces à
s’agrandir, à ouvrir des structures supplémentaires ou à proposer de
nouveaux services et donc créer de nouveaux emplois.
Cette création est cependant largement entravée par le marché du travail
français, qui est extrêmement rigide. Le coût du travail est élevé et le
droit du travail bien complexe, à cause, entre autres, des 35 heures ou
de nombreuses dispositions faisant obstacle au licenciement et à une
gestion plus flexible de la main-d’oeuvre.
Paradoxalement les législations « sociales » induisent un effet pervers
en augmentant le coût de la main-d’oeuvre qu’elles imposent aux
entreprises. Non seulement elles freinent la possibilité d’embauches et
la création de nouveaux emplois mais elles poussent littéralement à
remplacer le travail – rendu trop « cher » – par des machines !
La concurrence des caisses automatiques devrait être perçue comme une
opportunité – dont seules la liberté d’entreprendre et la liberté de
choix des consommateurs nous dira si elle est réelle – pour consacrer
notre énergie à des tâches plus valorisantes et donc à créer plus.
Si les syndicats voulaient effectivement aider les emplois des
caissières, ils auraient mieux fait de remettre en question la rigidité
de la législation sur le marché du travail au lieu de s’attaquer aux
machines. Malheureusement, vouloir s’y accrocher nous empêche de saisir
ces opportunités de progrès et de dynamisme économique, et même pire :
elle nous a peu à peu habitués à refuser de les voir.
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