La frénésie autour des prix et des profits pétroliers à Washington pourrait bien faire les affaires de certains hommes politiques mais elle détourne l'attention du public de ce qui est en jeu.
L'indignation suscitée par la hausse des prix qui, au passage, suppose une période préalable de baisse des prix, reflète des incompréhensions fascinantes. Par exemple, un nombre impressionnant de personnes est persuadé que la production de pétrole est en train d'atteindre son maximum et qu'elle devra bientôt décliner. A supposer que cela soit vrai, quel mystère y a-t-il alors dans la hausse des prix? De plus, si la théorie du peak oil était correcte, les dirigeants des entreprises pétrolières n'auraient aucun besoin de conspirer contre les consommateurs pour profiter de la situation. En réalité, la théorie du pic pétrolier est fausse. Des gens ont prédit l'épuisement des réserves mondiales de pétrole depuis que les premières réserves ont été découvertes. Le monde est en fait "inondé" de pétrole, non seulement conventionnel, mais aussi sous la forme de schistes argileux et bitumeux.
Mais si nous nageons dans le pétrole, cela ne réhabilite-t-il pas la théorie de l'entente entre les compagnies pétrolières? Le principe du rasoir d'Occam nous invite au scepticisme: les explications les meilleures sont les plus simples. Si deux explications également satisfaisantes expliquent un phénomène mais que l'une est plus alambiquée que l'autre, le bon sens recommande d'adopter la plus simple.
Une véritable entente pourrait expliquer la hausse des prix mais c'est une explication bien plus difficile que la combinaison des événements connus expliquant déjà la hausse. La liste a été énumérée à de nombreuses reprises: une demande accrue des économies émergentes (la Chine et l'Inde par exemple); des tensions dans les pays producteurs (l'Irak, l'Iran, le Vénézuéla, le Nigeria); la menace militaire permanente que fait peser le président Bush sur le Moyen-Orient; la dépréciation du dollar nourrie par le déficit commercial; les réglementations environnementales qui obligent à utiliser différentes sortes d'essence dans les différents États à différentes périodes de l'année (et qui contribuent peu à dépolluer l'air); les règles de conservation (pour l'éthanol) qui font monter les coûts; la propriété gouvernementale du sol et des gisements offshore prohibant l'exploration et le forage. La liste pourrait être allongée.
Autrement dit, si vous êtes dirigeant d'une compagnie pétrolière, vous n'avez pas à conspirer. Les événements s'en chargent pour vous. Par ailleurs, les ententes sont risquées. Vous pourriez vous faire coincer. De nombreuses enquêtes ont échoué à mettre en évidence des preuves de fixation des prix et le marché au comptant se comporte d'une manière suggérant l'absence d'entente.
Des profits records ne prouvent pas non plus l'existence d'une entente. De tels chiffres ne représentent rien tant qu'on ne les rapporte pas aux transactions effectuées. Un "super profit" correspondant à dix cents ou moins pour un dollar de chiffre d'affaire n'a rien d'extraordinaire. Le pétrole est un produit extrêmement utilisé issu d'une industrie complexe requérant des investissements en capital à grande échelle. Même si on considère que les profits sont considérables, ils n'ont pas toujours été aussi attractifs. Les rendements ont souvent été moins élevés dans ce secteur que dans d'autres. C'est toujours vrai dans certains cas aujourd'hui.
Tout ceci ne signifie pas que tout va pour le mieux et c'est la raison pour laquelle je dis que les complaintes venant de Washington détournent notre attention du problème. Le discours sur les taxes exceptionnelles, les économies obligatoires et les subventions aux carburants alternatifs nous empêchent de voir que notre économie mixte assure la santé financière de grandes compagnies ayant les faveurs d'hommes politiques, compagnies craignant la concurrence qui prévaudrait dans un marché non-entravé. L'industrie pétrolière a été, pratiquement depuis son origine, cartellisée et subventionnée par les gouvernements locaux et centraux. Les taxes et réglementations tendent à favoriser les firmes installées au détriment des challengers. Les infrastructures routières et autoroutières, financées par des taxes sur l'essence plutôt que par des contributions volontaires et construites grâce à des expropriations ont externalisé les coûts et peut-être subventionné les utilisateurs de véhicules à essence. La politique américaine dans le Moyen-Orient a socialisé les coûts de la sécurisation des sources de pétrole brut. Si l'industrie pétrolière (et les autres intérêts privés concernés) avaient dû supporter ces coûts, les prix à la pompe les auraient reflétés, et les consommateurs auraient pris des habitudes différentes face aux prix plus élevés. Le monde aurait probablement eu un aspect bien différent.
Que faire? Ne pas donner plus de pouvoir aux autorités gouvernementales. C'est ce qui nous a amenés aux désordres d'aujourd'hui. Il faut au contraire lui en retirer. Cela en priverait aussi les firmes privilégiées.
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