Les problèmes judiciaires s'accumulent pour le géant de l'informatique Intel. Après avoir été attaqué par l'autorité antitrust japonaise, c'est AMD, son principal concurrent sur le marché des microprocesseurs, qui a annoncé à la fin du mois de juin avoir porté plainte aux États-Unis contre son rival pour entrave à la concurrence. De plus, des locaux de la firme ont été perquisitionnés par la Commission européenne le 12 juillet, toujours dans le cadre d'une enquête antitrust et en collaboration avec les autorités japonaises. On reproche à Intel d'abuser de sa position dominante, sa part de marché représentant 80% des microprocesseurs vendus dans le monde, grâce à des pratiques commerciales déloyales vis-à-vis de ses concurrents: contrats d'exclusivité avec ses clients, ristournes discriminatoires, menaces de boycott, etc.
Depuis l'introduction du Sherman Act en 1890 aux États-Unis, les politiques antitrust ont toujours été soutenues au nom de la défense des consommateurs, par les économistes et les autorités gouvernementales. La Commission européenne, les autorités antitrust américaines et japonaises, comme le sénateur Sherman il y a plus de cent ans, prétendent lutter contre des pratiques aboutissant à une situation décrite dans la plainte d'AMD: "Les consommateurs payent finalement la note, par des prix plus élevés".
La lecture de cette plainte est particulièrement instructive. La phrase introductive est d'une grande habileté rhétorique: "Comme Standard Oil à la fin du dix-neuvième siècle et Alcoa Aluminum au vingtième siècle, Intel détient un monopole dans un marché d'une importance capitale pour notre économie..." Le pétrolier était la cible favorite du sénateur Sherman. L'évocation de ce précédent est habile parce qu'étant généralement considéré comme la référence historique en matière de nuisance monopolistique incontestable, les responsables d'Intel sont immédiatement associés à ceux que "l'histoire" a condamnés.
Au-delà de la rhétorique, le parallèle historique entre Standard Oil et Intel nous semble pertinent, mais pour des raisons radicalement différentes de celle qui est suggérée dans la plainte d'AMD. L'histoire de l'antitrust n'est pas celle de la défense héroïque du consommateur, y compris dans le cas de Standard Oil(1). Il est vrai que les premières lois antitrust ont été promulguées en réaction à un mouvement de concentration industrielle. Mais cette concentration allait généralement de paire, y compris dans le secteur pétrolier, avec une expansion de la production et des baisses de prix spectaculaires. Ces lois étaient le produit du lobbying de producteurs qui ne pouvaient soutenir les baisses de prix rendues possible par les techniques de production des trusts. Autrement dit, la réalité de l'antitrust était celle de la défense de certains producteurs contre leurs concurrents, au détriment des consommateurs.
Il y a au moins deux points communs entre ce tableau et le monde de l'informatique: l'évolution des prix et le fait que ce sont des concurrents et pas les consommateurs qui portent plainte. Il est difficile d'imaginer aujourd'hui un secteur où les prix baissent autant. Qui oserait nier qu'il achète son ordinateur en 2005 à prix bien plus faible qu'il y a seulement dix ans, un ordinateur ayant une capacité de calculs faisant passer ses ancêtres de 1995 pour des dinosaures? Intel et Microsoft, les bêtes noires des autorités antitrust, n'étaient-ils pourtant pas déjà à l'époque ce qu'ils sont aujourd'hui, des "monopoles"? Puisqu'en principe, le fait de posséder 80% de parts de marché n'est répréhensible que dans la mesure où cela a une incidence défavorable pour le consommateur, c'est ce qu'il faudrait montrer. Il ne suffit pas de mettre à jour des pratiques commerciales "restrictives" ou "discriminatoires". Compte tenu de l'évolution récente des prix pour les consommateurs, la présomption devrait être favorable à Intel et elle aurait dû l'être pour Microsoft.
Il est vrai qu'on pourrait soutenir que ces baisses de prix ont eu lieu malgré les pratiques commerciales dont on accuse Intel. Cependant, la méthodologie des théories économiques servant de fondations aux politiques antitrust, est généralement très empirique. Les économistes conçoivent rarement qu'un lien de cause à effet puisse être appréhendé autrement que par l'expérience. Or, le constat empirique est clair: c'est la baisse des prix. Sur la base de leur propre méthode, l'hypothèse de l'abus de position dominante d'Intel au détriment du consommateur est sérieusement mise à mal. Dès lors que les autorités négligent ce fait, cela suggère simplement que l’histoire se répète : la politique antitrust n’a rien à voir avec la protection du consommateur et tout à voir avec la protection de certains producteurs.
(1) Voir par exemple Thomas J. DiLorenzo, « The Origins of Antitrust : Rhetoric vs. Reality » Regulation, The Cato Review of Business & Government.
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