Le projet de réforme fiscale du gouvernement Villepin, présenté le 14 septembre dernier, suscite des réactions passionnées. On soupçonne en effet le gouvernement de vouloir diminuer la progressivité de l’impôt sur le revenu et d’affaiblir ainsi la redistribution vers les personnes les plus modestes. S'il est vrai que nombre des mesures proposées vont dans ce sens, comme la réduction du barème de 7 à 5 tranches, la diminution des taux marginaux et la mise en place d’un plafond d’imposition de 60% du revenu, la critique nous semble mal dirigée. En effet, ceux qui sont censés bénéficier de la redistribution ont quelque chose à gagner dans la baisse des impôts, y compris d’un impôt qu'ils ne paient pas, même si cela diminue sa progressivité. Et si les personnes aux niveaux de vie les plus faibles doivent s'inquiéter, c'est plutôt parce que le gouvernement ne montre pas de manière crédible qu'il veut s'engager dans une véritable diminution des prélèvements obligatoires, nécessaire à l'amélioration générale de leur sort.
Ceux qui s'indignent de bonne foi contre une diminution de la redistribution des revenus croient souvent que la "répartition" est un jeu à somme nulle, que la redistribution des parts du "gâteau" opérée par le truchement du budget de l'État n'affecte pas la taille de ce gâteau. Même si c’était vrai, il serait illusoire de s’imaginer qu’une redistribution massive des riches vers les pauvres pourrait amplement bénéficier à ces derniers. Les pauvres étant bien plus nombreux que les riches, le partage des grandes fortunes reviendrait à leur distribuer des miettes.
Il faut surtout réaliser que le "gâteau" se réduit au fur et à mesure que son partage obligatoire se généralise et s'accentue. Lorsque l'impôt sur le revenu a été pérennisé en France dans les années 20, il s'est substitué à l'impôt sur les portes et fenêtres. Les choix de construction des maisons ont bien sûr été affectés par cet impôt. Les propriétaires d'anciennes demeures muraient une partie de leurs fenêtres, on construisait des maisons sombres avec un nombre réduit d'ouvertures et les recettes de l'impôt étaient ainsi inférieures à ce qu'on en espérait. Cela illustre le fait qu’il n’y a pas de gâteau de taille donnée, existant indépendamment des décisions de produire et d'échanger de chaque individu.
En réalité, il n'y a pas de richesse globale à partager. Lorsque les revenus obtenus grâce à la production et l'échange sont réduits par l'impôt, et que les dépenses publiques ainsi financées permettent de profiter du travail d'autrui sans contrepartie, les individus tendent à réorienter leurs choix. Alors qu'il devient relativement moins payant de gagner sa vie en rendant service aux autres et relativement plus facile de vivre à leur crochet, les gens tendent à abandonner le premier rôle pour investir le second. De plus en plus de personnes se partagent la production d'une population déclinante de producteurs. C'est la "contradiction intrinsèque" à la redistribution obligatoire. En détruisant la production et l'échange, la redistribution forcée nuit à ses bénéficiaires comme à ses contributeurs. Ainsi, même si la redistribution actuelle n'allait que des riches vers les pauvres, ce qui est loin d'être le cas, elle serait nécessairement contre-productive et "antisociale". Il s'ensuit qu'un petit "cadeau" fiscal aux riches ayant prospéré dans un environnement marchand, contribuerait à rétablir les avantages de la production et de l'échange pour tout le monde, y compris au bénéfice des plus modestes.
Alors que la baisse de la progressivité de l'impôt est loin d’être en soi une calamité pour les plus pauvres, il n'en reste pas moins que c'est la diminution des prélèvements obligatoires en général qui peut tirer les niveaux de vie vers le haut. Les pauvres ne peuvent bénéficier de la baisse des impôts touchant des catégories de population plus aisées que si elle n'est pas compensée par des hausses d'autres impôts, en particulier si ce sont eux qui doivent les supporter. C'est là que le bât blesse, en ce qui concerne le projet de réforme, car le gouvernement s'est bien gardé d'évoquer la diminution des dépenses publiques qui devrait nécessairement avoir lieu pour que la pression fiscale diminue..
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