|
II
— Ah! monsieur l'éconi... l'écona... l'éconé... comment diable s'appelle votre métier?
— Vous voulez dire économiste.
— Oui, économiste. En voilà un drôle de métier! Je gage qu'il rapporte plus que celui de cordonnier; mais aussi, je lis quelquefois des gazettes où vous êtes joliment habillé! Quoi qu'il en soit, vous faites bien de venir un dimanche. L'autre jour vous m'avez fait perdre un quart de journée, avec vos échanges.
— Cela se retrouvera. Mais en effet, vous voilà tout endimanché. Dieu! le bel habit! L'étoffe en est mœlleuse. Où l'avez-vous prise?
— Chez le marchand.
— Oui; mais d'où le marchand l'a-t-il tirée?
— De la fabrique, sans doute.
— Et je suis sûr qu'il a fait un profit dessus. Pourquoi n'êtes-vous pas allé vous-même à la fabrique?
— C'est trop loin, ou, pour mieux dire, je ne sais où cela est, et n'ai pas le temps de m'en informer.
— Vous vous adressez donc aux marchands? On dit que ce sont des parasites qui vendent plus cher qu'ils n'achètent, et ont l'audace de se faire payer leurs services.
— Cela m'a toujours paru fort dur; car enfin, ils ne façonnent pas le drap comme je fais le cuir; tel qu'ils l'ont acheté, ils me le vendent; quel droit ont-ils de bénéficier?
— Aucun. Ils n'ont que celui de vous laisser aller chercher votre drap à Mazamet et vos cuirs à Buenos-Ayres.
— Comme je lis quelquefois la Démocratie pacifique, j'ai pris en horreur les marchands, ces intermédiaires, ces agioteurs, ces accapareurs, ces brocanteurs, ces parasites, et j'ai bien souvent essayé de m'en passer.
— Eh bien?
— Eh bien! je ne sais comment cela se fait, mais cela a toujours mal tourné. J'ai eu de mauvaise marchandise, ou elle ne me convenait pas, ou l'on m'en faisait prendre trop à la fois, ou je ne pouvais choisir; j'en étais pour beaucoup de frais, de ports de lettres, de temps perdu; et ma femme, qui a bonne tête, celle-là, et qui veut ce qu'elle veut, m'a dit: Jacques, fais des souliers 4.
— Et elle a eu raison. En sorte que vos échanges se faisant par l'intermédiaire des marchands et négociants, vous ne savez pas même de quel pays sont venus le blé qui vous nourrit, le charbon qui vous chauffe, le cuir dont vous faites des souliers, les clous dont vous les cuirassez, et le marteau qui les enfonce.
— Ma foi, je ne m'en soucie guère, pourvu qu'ils arrivent.
— D'autres s'en soucient pour vous; n'est-il pas juste qu'ils soient payés de leur temps et de leurs soins?
— Oui, mais il ne faut pas qu'ils gagnent trop.
— Vous n'avez pas cela à craindre. Ne se font-ils pas aussi concurrence entre eux?
— Ah! je n'y pensais pas.
— Vous me disiez l'autre jour que les échanges sont parfaitement libres. Ne faisant pas les vôtres par vous-même, vous ne pouvez le savoir.
— Est-ce que ceux qui les font pour moi ne sont pas libres?
— Je ne le crois pas. Souvent, en les empêchant d'aller dans un marché où les choses sont à bas prix, on les oblige à aller dans un autre où elles sont chères.
— C'est une horrible injustice qu'on leur fait là!
— Point du tout; c'est à vous qu'on fait l'injustice, car ce qu'ils ont acheté cher, ils ne peuvent vous le vendre à bon marché.
— Contez-moi cela, je vous prie.
— Le voici. Quelquefois, le drap est cher en France et à bon marché en Belgique. Le marchand qui cherche du drap pour vous va naturellement là où il y en a à bas prix. S'il était libre, voici ce qui arriverait. Il emporterait, par exemple, trois paires de souliers de votre façon, contre lesquels le Belge lui donnerait assez de drap pour vous faire une redingote. Mais il ne le fait pas, sachant qu'il rencontrerait à la frontière un douanier qui lui crierait: Défendu! Donc le marchand s'adresse à vous et vous demande une quatrième paire de souliers, parce qu'il en faut quatre paires pour obtenir la même quantité de drap français.
— Voyez-la ruse! Et qui a aposté là ce douanier?
— Qui pourrait-ce être, sinon le fabricant de drap français?
— Et quelle est sa raison?
— C'est qu'il n'aime pas la concurrence.
— Oh! morguienne, je ne l'aime pas non plus, et il faut bien que je la subisse.
— C'est ce qui nous fait dire que les échanges ne sont pas libres.
— Je pensais que cela regardait les marchands.
— Cela vous regarde, vous, puisqu'en définitive c'est vous qui donnez quatre paires de souliers au lieu de trois pour avoir une redingote.
— C'est fâcheux mais cela vaut-il la peine de faire tant de bruit?
— La même opération se répète pour presque tout ce que vous achetez; pour le blé, pour la viande, pour le cuir, pour le fer, pour le sucre, en sorte que vous n'avez pour quatre paires de souliers que ce que vous pourriez avoir pour deux.
— Il y a du louche là-dessous. Tout de même, je remarque, d'après ce que vous dites, que les seuls concurrents dont on se débarrasse sont des étrangers.
— C'est vrai.
— Eh bien! il n'y a que moitié mal; car, voyez-vous, je suis patriote comme tous les diables.
— A votre aise. Mais remarquez bien ceci: ce n'est pas l'étranger qui perd deux paires de souliers; c'est vous, et vous êtes Français!
— Je m'en vante!
— Et puis, ne disiez-vous pas que la concurrence doit être pour tous ou pour personne?
— Ce serait de toute justice.
— Cependant M. Sakoski est étranger, et nul ne l'empêche d'être votre concurrent.
— Et un rude concurrent encore. Comme ça vous trousse une botte!
— Difficile à parer, n'est-ce pas? Mais puisque la loi laisse nos fashionables choisir entre vos bottes et celles d'un Allemand, pourquoi ne vous laisserait-elle pas choisir entre du drap français et du drap belge?
— Que faut-il donc faire?
— D'abord, n'avoir pas peur du libre-échange.
— Dites l'échange libre, c'est moins effrayant. Et ensuite?
— Ensuite, vous l'avez dit: demander liberté pour tous ou protection pour tous.
— Et comment diable voulez-vous que la douane protège un avocat, un médecin, un artiste, un pauvre ouvrier?
— C'est parce qu'elle ne le peut pas qu'elle ne doit protéger personne; car favoriser les ventes de l'un, c'est nécessairement grever les achats de l'autre 5.
4: V. le chap. vi du pamphlet Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas, tome V, page 356. (Note de l'éditeur de l'édition originale.)
5: V. la fin du n° 41, pages 244 et 245, et le n° 53, page 359. (Note de l'éditeur de l'édition originale.)
|