|
Voici un quiz. Je vous donne d'abord des faits et je vous pose une question ensuite. Répondez par "oui" ou par "non." Les faits: je n'ai ni l'expérience ni les connaissances pour diriger une entreprise de nettoyage. Je suis un économiste qui a enseigné pendant toute sa carrière la science économique. Ma seule expérience concernant les entreprises de nettoyage est que j'utilise leurs services pour nettoyer mes costumes.
Question : Si vous aviez 100 000 $ à investir, me prêteriez-vous cette somme pour que je lance et dirige une entreprise de nettoyage?
Si vous avez répondu "oui", ne lisez pas la suite et appelez-moi immédiatement. Je veux discuter avec vous des différentes modalités de faire des affaires ensemble.
Si vous avez répondu "non", mes félicitations, vous êtes sensé. Vous seriez stupide de confier votre richesse à quelqu'un qui propose de créer une entreprise mais n'a ni la connaissance, ni l'expérience ni même l'entraînement requis.
Ce n'est pas qu'une entreprise de nettoyage soit plus difficile ou risquée qu'une autre. Non, la raison pour laquelle vous seriez fou de me faire confiance est que le nettoyage n'est pas ma spécialité. Face à tous ceux qui sont aujourd'hui des experts dans ce secteur, celui qui n’a pas la moindre expérience dans le domaine sera facilement écarté du marché par les spécialistes confirmés.
Cependant, lorsqu'on parle de réglementation antitrust, la plupart des gens omettent d'apprécier de la même manière l'importance qu'ont l'expérience et le savoir du spécialiste pour le succès d'une entreprise. Considérez l'approbation générale avec laquelle ont été accueillies les poursuites intentées par le Département de la Justice contre Microsoft. Au fond, cette approbation révèle qu'un grand nombre d'Américains soutiennent activement que des avocats et des bureaucrates exercent une tutelle sur des hommes d'affaires hautement spécialisés dans leurs tâches.
Rappelez-vous: quelques jours avant l'annonce que des poursuites allaient être engagées par le Département de la Justice, Joel Klein, un haut fonctionnaire des autorités antitrust, avait passé des heures à négocier le contenu du système d'exploitation Windows avec Bill Gates et ses collègues. Pensez-y. Un juriste était en train d'expliquer à un fabricant de logiciels comment faire des logiciels! N'est-ce pas grotesque?
Si Bill Gates expliquait à Joel Klein comment s'y prendre avec des témoins devant une cour, Klein trouverait sûrement qu'il ferait mieux de se mêler de ses affaires. Comme pour la plupart des activités, une bonne expertise juridique requiert un ensemble complexe de connaissances et de compétences détaillées qui ne peuvent être acquises que par essais et erreurs. Même si Gates était le génie le plus éblouissant, il ne pourrait espérer comprendre aussi bien que tout juriste moyennement intelligent et expérimenté ce qu'est leur métier. Gates est incapable de bien seconder Joel Klein, précisément parce que Gates dévoue son temps et ses efforts intellectuels à concevoir et mettre sur le marché des logiciels.
Si Gates est mal placé pour dire à Klein comment pratiquer sa spécialité, il n'est pas moins effronté de la part de Klein d'expliquer à Gates comment produire et mettre sur le marché des logiciels. Comme il est juriste, Klein ne peut pas saisir les innombrables détails qui doivent être maîtrisés pour faire face à la concurrence avec succès dans l'industrie du logiciel. Et pourtant, les lois antitrust donnent le pouvoir à Klein de forcer Gates et d'autres spécialistes à transformer leurs façons de faire des affaires, de sorte qu'elles se conforment à ce que Klein et ses collaborateurs préfèrent.
Faire confiance à des bureaucrates ayant un tel pouvoir, c'est leur laisser le contrôle d'une grande part de la richesse du pays; c'est se fier à eux dans leur capacité à surpasser Bill Gates & Co., des spécialistes confirmés du logiciel, dans l'utilisation des ressources de Microsoft au service des consommateurs. Pourquoi feriez-vous confiance à Joel Klein pour allouer les ressources dans des industries qui ne sont pas sa spécialité alors que vous ne me feriez pas confiance pour utiliser vos fonds au mieux dans une entreprise de nettoyage? Gates ne serait pas le seul à en pâtir, les consommateurs également. Si les juristes du gouvernement ont leur mot à dire en ce qui concerne la production et la mise sur le marché des produits de Microsoft, cela signifie que les décisions de personnes qui ne connaissent pratiquement rien du marché des logiciels l'emportent sur celles de ceux dont la meilleure connaissance du marché est démontrée (et qui ont le plus grand intérêt personnel à utiliser cette connaissance au mieux).
"Pas si vite!" répondront certains, "L'antitrust n'est-il pas nécessaire pour sauvegarder la concurrence?"
Non. Ce serait oublier que les économistes, malgré un siècle de réglementation antitrust, ont eu bien du mal à trouver des cas dans lesquels l'antitrust a servi les consommateurs. Ce serait aussi oublier que les archives sont pleines d'exemples de firmes faisant des procès antitrust pour entraver leurs rivaux plus entreprenants.
Les marchés restent concurrentiels en l'absence d'antitrust parce que les entrepreneurs scrutent en permanence le paysage économique à la recherche du profit et que les perspectives de profit sont élevées là où les firmes en place n'offrent pas aux consommateurs les meilleures affaires.
Si Microsoft était vraiment l’ennemi du consommateur, les opportunités de profit disponibles pour les entrepreneurs privés qui réussiraient à lui ôter des parts de marché seraient colossales. Des spécialistes du logiciel du monde entier travailleraient sans répit pour rendre de meilleurs services aux consommateurs. C'est la quête sans fin de profits qui maintient le caractère concurrentiel du marché.
Par exemple, le producteur de logiciel Pixel Co. a récemment annoncé le lancement d'un produit intitulé "My Screen" qui rend plus facile aux utilisateurs de Windows de cliquer sur des applications qui ne figurent pas sur le bureau de Windows. Selon l'analyste Rob Enderle, "Au lieu de se plaindre du contrôle qu'a Microsoft sur l'écran, cette compagnie a trouvé une façon de contourner le problème." C'est l'entrepreneuriat à l'œuvre!
Cela dit, un pessimiste pourrait demander, "Pouvons-nous être certains que des entrepreneurs privés vont toujours trouver des moyens de déloger des firmes "dominantes" de leurs positions?"
La réponse est que des spécialistes (tels que ceux de Pixel Co.) sont en bien meilleure position pour savoir comment s'attaquer aux "firmes dominantes" que les bureaucrates et les avocats. Il n'y a aucune raison de s'attendre à ce que des avocats employés par le gouvernement soient mieux placés que des entrepreneurs spécialisés, opérant dans un environnement de marché libre, pour évaluer les conditions existantes sur un marché et pour savoir quelle réponse apporter si des ajustements sont requis.
Si Joel Klein est si sûr que Bill Gates abuse des consommateurs, laissons le monter sa propre firme pour concurrencer Microsoft. Mais on ne devrait pas donner à Klein le pouvoir d'ordonner que Microsoft conforme ses pratiques commerciales à ses envies. Si Klein n'est pas prêt à mettre en jeu ses propres fonds pour concurrencer Microsoft, nous pouvons être sûrs qu'il ne sait pas de quoi il parle lorsqu'il fait des injonctions à Microsoft. Il faut libérer les consommateurs de l'arrogance de la politique antitrust.
|