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M. G. de Molinari: V. – LA VERITE ET L'ERREUR

Yves Guyot - Journal des Economistes, vol. 33, Février 1912, pp. 177-192
Article publié par le Molinari Institute: http://praxeology.net/YG-GMfr.htm
English translation by Roderick Long


Par conséquent, le devoir des hommes de progrès est tout tracé. Ils doivent faire une double oeuvre, à la fois oeuvre de critique des erreurs, oeuvre positive des vérités à dégager.

L’oeuvre des hommes de progrès doit consister à éliminer les causes de renchérissement de la vie, à diminuer la somme de travail et de pensée qu’il nécessite. C’est ainsi qu’ils réaliseront le rêve des économistes du dix-huitième siècle: le gouvernement à bon marché.

Cette évolution ne pourra s’accomplir qu’à la condition que l’intérêt général devienne assez fort pour l’emporter sur les intérêts particuliers auxquels profitent la conservation et l’aggravation de l’ancien régime de guerre et de monopole.


M. de Molinari a dénoncé le risque de guerre avec persistance, mais il n’a jamais été candidat au prix Nobel. Il considérait avec raison que ce n’était point directement par des appels à la paix, aux sentiments généreux, qu’on arriverait à supprimer la guerre. Il a dit cette parole que je recommande à l’attention de tous: Un intérêt ne peut être vaincu que par un intérêt plus fort.

Cette observation profonde s’applique à toutes choses.

On ne triomphe du protectionnisme qu’à la condition que les hommes aient la conviction qu’ils ont plus intérêt au libre-échange qu’à la protection: et c’est ce qui est arrivé dans la Grande-Bretagne(13). Les tariff reformers n’ont pu conquérir les comtés industriels du Lancashire et du Yorkshire et les ouvriers n’ont pas voulu sacrifier la certitude du bon marché de la vie aux chimères tentatrices qu’on leur montrait.

On ne triomphera du socialisme qu’à la condition que les salariés aient la conviction qu’il est la ruine pour eux aussi bien que pour les capitalistes et les industriels.

Dans la préface de ses Ultima verba, écrits dans sa quatre-vingt-douzième année, M. de Molinari dit: “Mon dernier ouvrage concerne tout ce qui a rempli ma vie: la liberté des échanges et la paix.” Et il ajoutait: “Ces idées fondamentales sont partout en baisse.”

Quelques années auparavant, il me disait: “Le peu de succès de la lutte que j’ai soutenue pendant plus de soixante ans contre les protectionnistes et les socialistes, m’a porté au pessimisme.”

Cependant, il terminait son livre Ultima verba par ces paroles:

On peut espérer qu’il se produira une opinion assez intelligente pour comprendre que l’existence des sociétés civilisées peut désormais être assurée à moins de frais, et assez puissante pour enlever l’État assureur aux intérêts particuliers qui s’en disputent la possession, et qui, au lieu de simplifier et d’alléger cette vieille et lourde machine, s’évertuent tous les jours à la compliquer et à l’alourdir.

L’observation des faits montre que si l’évolution politique est en retard sur les progrès scientifiques et industriels, elle n’est pas cependant restée stationnaire.

De 1815 à 1853, sauf la guerre d’Espagne, il n’y a pas eu de guerre entre les nations européennes; et depuis 1870, c’est-à-dire depuis plus de quarante ans, si la menace de guerre a toujours pesé lourdement sur elles, au point de vue moral et matériel, il n’y a eu que la guerre de 1877 entre la Russie et la Turquie. Les pratiques de la guerre la font de moins en moins productive pour le vainqueur. Le pillage est interdit sur terre. Le gouvernement anglais n’a pas confisqué les mines du Transvaal comme le supposaient les anglophobes du continent. La guerre est une industrie qui ne paye pas ses frais. M. de Molinari constatait que l’état de paix est devenu l’état normal: et il a pu connaître le succès fait à la proposition de M. Taft, relatif à un arbitrage général, proposition que nul n’eût prévue, il y a seulement vingt ans.

Il y a un siècle, nous étions sous le régime du Blocus continental. Jusque dans les premières années qui ont suivi 1860, il y en avait en France, en Belgique, en Allemagne, des prohibitions, des droits sur certaines matières premières comme les laines qui n’ont jamais été rétablis depuis. Le Royaume-Uni a résisté à l’assaut protectionniste qui lui ont donné M. Chamberlain et ses amis depuis 1903; et par la puissance de son industrie et de son commerce, il prouve que, malgré les exigences des trade unions, les courtes heures de travail, son industrie peut, grâce au libre-échange, avoir une prospérité solide, sans éléments factices.

M. de Molinari a eu le culte de la vérité. C’est un culte très onéreux pour celui qui s’y voue; mais qui donne aussi des satisfactions certaines à celui qui ose le pratiquer.

M. de Molinari l’a cherchée avec passion, il l’a presque toujours rencontrée.

Nul moins que M. de Molinari ne méritait le reproche de mépriser les faits et de se perdre dans les théories. Les siennes ont été préparées non seulement par d’immenses lectures, mais par l’observation directe.

Toutefois, M. de Molinari croit qu’il ne suffit pas de poser les faits les uns à la suite des autres. Il considère que l’oeuvre de la science consiste à en examiner les rapports et à en déterminer l’enchaînement. Beaucoup d’hommes sont incapables d’un pareil effort.

Son oeuvre montre la supériorité des esprits généralisateurs, comme le sien, sur les esprits à oeillères. Certains sceptiques, qui se croient malins, disent: “A quoi bon? Vous voyez bien que des hommes comme M. de Molinari ont vu leurs idées méconnues ou ignorées par les gouvernants, par les hommes d’État, aussi bien que par les foules; quelques-unes faussées de telle sorte qu’elles aboutissent à des conséquences diamétralement opposées à celles prévues par leur auteur, comme les bourses du travail.”

M. de Molinari savait fort bien que la science n’est pas populaire.

L’erreur est plus accessible à la foule que la vérité, elle se proportionne mieux à la capacité générale des esprits; dans les sciences morales aussi bien que dans les sciences physiques, elle est plus conforme aux apparences qui frappent les sens et auxquelles le grand nombre s’en tient d’habitude. La notion de la propriété, par exemple, dans toutes ses applications, et avec cette conséquence que l’appropriation du sol profite à ceux-là mêmes qui ne possèdent pas et ne posséderont jamais un pouce de terre, n’est-elle pas autrement compliquée et savante que celle du communisme?

Soit, mais il faut se rappeler cette constatation de Buckle: “Une vérité émise ne périt jamais.” Certes, elle peut subir des éclipses, n’être conservée que par quelques-uns: mais elle n’est plus à découvrir. De point d’arrivée, elle devient point de départ.

M. de Molinari a donné à l’humanité un certain nombre de nouveaux points de départ: et il a enfermé certaines vérités dans une formule définitive qui les fait nettement comprendre et se graver dans la mémoire. Telle est celle-ci: “Le devoir de l’État, c’est de maintenir le milieu libre.”

Je termine cette trop rapide étude sur ce mot d’une si grande profondeur et d’une si grande clarté.

(13) V. Yves Guyot. Le programme de M. Chamberlain. Journal des Économistes, juillet 1903.

 

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