Lorsque des gouvernements s'entendent sur une grande cause à poursuivre en commun, nous avons droit à une "journée mondiale". Le 31 mai, l'Organisation Mondiale de la Santé nous invite à célébrer la journée mondiale sans tabac. On aurait tort de penser que la lutte ne dure qu'un jour car il s'agit pour l'OMS et les 57 États ayant ratifié sous son égide la convention-cadre pour la lutte antitabac, de faire évoluer les législations vers plus de contrôle. On doit donc s'attendre à de nouvelles hausses des taxes sur le tabac et de nouvelles restrictions sur la publicité et l'usage de la substance honnie. En France, la dernière proposition allant dans ce sens concerne rien moins que l'interdiction de la vente de cigarettes en chocolat, parce qu'elles auraient le défaut fatal de préparer les enfants à devenir fumeurs. L'État ne rigole pas avec le tabac.
L'OMS justifie ainsi les politiques restrictives: le tabac tue 5 millions d'adultes par an et met en danger la pérennité des systèmes de santé publique. A première vue, la cause à défendre semble claire et le consensus innocent. En réalité, l'action et le discours manquent de cohérence et laissent perplexes quant aux motivations et à l'efficacité de ces politiques. Si les gouvernements veulent se préoccuper de santé avant tout, pourquoi ne commencent-ils pas par abroger les politiques favorisant l'exposition de leurs sujets aux dangers du tabac ?
Par exemple, la prohibition des produits connus sous le nom de "tabac sans fumée" dans l'Union européenne, a vraisemblablement pour conséquence de gonfler la demande de tabac à fumer. Or, de plus en plus de médecins considèrent que les maladies graves liées au tabac ne sont pas tant causées par la nicotine que par les produits toxiques inhalés en fumant. L'accès légalisé à de tels produits permettrait aux fumeurs échouant dans leurs tentatives d'arrêter la nicotine, de se mettre à l'abri des dangers de la fumée. Et bien sûr, les systèmes de santé publique en seraient d'autant moins mis à mal. Ce qui est troublant dans ce cas, c'est que l'OMS, tout en reconnaissant les avantages de produits sans fumée(1) , considère que la lutte antitabac concerne tous les produits à base de tabac, à fumer, à sucer, à mâcher ou à chiquer(2) . Si les gouvernements sont pressés de faire monter les taxes sur les cigarettes, la libéralisation du "tabac sans fumée" ne semble pas faire partie de l'agenda.
Par ailleurs, les contribuables ou cotisants obligatoires aux systèmes de santé publique, sont obligés de supporter les conséquences financières des risques pris par les fumeurs. Les dépenses publiques finançant les soins des fumeurs malades constituent tout simplement des subventions à leur mode de vie. Dans ces conditions, on a moins de raisons d'arrêter de fumer ou de ne pas commencer. Du coup, cette pratique est plus répandue qu'autrement. Revenir sur ces subventions impliquerait un retour vers la responsabilité, moins de fumée et plus de liberté, en parfaite opposition avec les politiques de contrôle du tabac. Et les budgets de santé publique ne seraient plus grevés par des problèmes de fumeurs redevenus leur affaire privée (pour ceux qui resteraient fumeurs malgré la fin des subventions).
Cette proposition peut susciter un certain scepticisme. Pourtant, sa logique n’est pas différente de celle qui sous-tend l’idée moins controversée qu’il est possible de diminuer les ventes de cigarettes en augmentant leurs prix. La subvention revient pour le fumeur à une baisse de prix, un facteur orientant à la hausse sa consommation. Si tout le monde s'accorde à dire avec l'OMS que la hausse des prix du tabac permet d'en diminuer la consommation, tout le monde devrait s'accorder à dire que la baisse d'une subvention est un facteur orientant à la baisse sa consommation.
Ces moyens non-autoritaires de voir la consommation de tabac diminuer relativement, ne semblent pas être envisagés par les gouvernements signataires du traité antitabac. On peut alors se demander si d’autres objectifs n’interfèrent pas avec le but affiché. La journée antitabac ne serait-elle qu’un écran de fumée ?
(1) Cf. The WHO European Strategy for S moking Cessation Policy, page 25.
(2) Cf. WHO Framework Convention on Tobacco Control, page 10.
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