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A bas la concurrence! L'économie politique selon Christian Jacob

Xavier Méra - 5 janvier 2005


Le vent a tourné. Il n'est plus question, s'il l'a jamais été, de remettre sérieusement en cause les réglementations gouvernant les relations entre les grandes surfaces et leurs fournisseurs. Alors que Nicolas Sarkozy annonçait une réforme profonde de la loi Galland visant à faire diminuer les prix pour les consommateurs, Jacques Chirac et Jean-Pierre Raffarin ont remis de l'ordre dans leurs rangs à la suite de son départ du gouvernement, en confiant à Christian Jacob le ministère des PME, du Commerce, de l'Artisanat, des Professions Libérales et de la Consommation. M. Jacob, faisant écho aux propos du président de la République, a en effet multiplié les déclarations de scepticisme ou de rejet à l'égard de la désirabilité de la baisse de prix recherchée et du moyen évoqué pour réaliser cet objectif, à savoir une libéralisation de la législation concernée. Dans "Les Échos" du 13 décembre, il a notamment évoqué le spectre d'une destruction massive d'emplois qui résulterait d'une déréglementation, en affirmant que la baisse des prix aux Pays-Bas suivant une réforme similaire avait "mis 17000 emplois par terre en quelques mois". Il a aussi ajouté que "le premier élément du pouvoir d'achat, c'est d'avoir un emploi et un salaire". Il n'est cependant pas difficile de montrer que ces propos ne sont pas fondés et qu'ils présupposent un raisonnement mettant sans dessus dessous ce qu'une analyse économique solide révèle à ce sujet.

M. Jacob s'est montré assez avare d'explications sur sa position. Pour la comprendre, on en est ainsi réduit à la mettre à jour à l'aide des sous-entendus et éléments d'analyse placés ça et là dans ses interventions. Le critère décisif justifiant ses réticences semble être l'emploi. Une "guerre des prix" détruirait des emplois. Comment pourrait-elle aboutir à un tel résultat? M. Jacob ne nous le dit pas mais son exemple de la Hollande suggère une réponse. Le chiffre d'affaires du secteur entier pourrait diminuer si la baisse de revenu induite par la diminution des prix n'est pas compensée par une hausse des volumes. C'est paraît-il ce qui s'est passé chez nos voisins du nord. Pour soutenir un tel équilibre, les dépenses en salaires devraient alors diminuer. La libéralisation impliquerait une pression à la baisse sur les salaires et les effectifs dans le secteur. Il s'ensuivrait donc que le rang des chômeurs se verrait augmenté de ces victimes de la guerre des prix et que le "premier élément du pouvoir d'achat" serait attaqué sans qu'on assiste à une "relance de la consommation" grâce à la baisse des prix. De plus, le "théorème de Jacob" selon lequel "le premier élément du pouvoir d'achat, c'est d'avoir un emploi et un salaire", implique d'autres effets néfastes pour l'économie en général et pas seulement pour ce secteur. Si les producteurs heurtés directement par la concurrence accrue dans leur industrie voyaient leur pouvoir d'achat diminuer, cela déprimerait aussi l'activité des producteurs dont ils sont les clients en tant que consommateurs. De proche en proche, on assisterait à une "spirale déflationniste" qui ne pourrait être stoppée que par une protection contre la concurrence.

Tout d'abord, le scénario concernant l'emploi dans le secteur est assez improbable. Il requiert une coïncidence de différents facteurs et M. Jacob ne nous livre aucun indicateur laissant présager une telle conjonction. Si les quantités demandées des produits augmentent suffisamment avec une baisse des prix, le scénario ne tient pas. Ensuite, même si la réponse des consommateurs à la baisse des prix est faible, il ne s'ensuit pas automatiquement que les salaires et l'emploi soient compressés. En effet, pour que le marché soit soldé à des prix inférieurs, les quantités vendues doivent être supérieures, même si les recettes globales s'en trouvent diminuées. C'est le résultat d'une "guerre des prix". Pour réaliser cette production supplémentaire, il est nécessaire d'employer plus de facteurs de production (travail, machines, emplacements, etc.), à technologie inchangée. S'il est vrai que certains des producteurs, travailleurs ou propriétaires de moyens de production présentement protégés par des restrictions légales à l'entrée, subiraient des pertes de revenus ou sortiraient du secteur compte tenu de leur incapacité à soutenir la nouvelle concurrence, il faudrait néanmoins que ses effectifs totaux augmentent et que les nouveaux entrants soient attirés par des salaires plus élevés qu'ailleurs. Il n'est toutefois pas impossible que les effectifs diminuent si des producteurs aujourd'hui exclus par la réglementation arrivaient avec des technologies peu coûteuses permettant d'économiser de la main d'œuvre tout en accroissant la production et si le chiffre d'affaire du secteur était inférieur.

Imaginons maintenant que cette configuration du marché prévale après une libéralisation. Nous devons bien réaliser que les effets sur le chômage et la santé de l'économie en général ne peuvent pas être ceux décrits plus haut dans le scénario catastrophe. Premièrement, il est clair que les consommateurs du secteur bénéficient de la baisse des prix dans tous les cas de figure. Ensuite, ceux qui envisagent la catastrophe globale susmentionnée sont victimes d'une "illusion d'optique", une erreur de raisonnement maintes fois réfutée, en particulier sous la plume élégante de Frédéric Bastiat il y a un siècle et demi ( Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas ). Ce qu'on voit, c'est la possibilité que les revenus et l'emploi diminuent dans un secteur. Ce qu'on ne voit pas ou qu'on ne veut pas voir, c'est que la cause de cela, des dépenses de consommation inférieures dans ce secteur, a pour contrepartie une hausse des revenus et de l'emploi ailleurs. Lorsque Jacques Bonhomme peut faire les mêmes courses qu'avant à moindre frais, il a à sa disposition la possibilité d'acheter les cadeaux de Noël qui seraient autrement restés hors de portée de sa bourse. Le revenu qui n'est plus perçu dans un secteur est perçu dans un autre et le pouvoir d'achat du consommateur est augmenté. La "spirale déflationniste" est un mythe et la libre concurrence est "le premier élément du pouvoir d'achat".
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Xavier Méra est chercheur associé à l'Institut Économique Molinari.

 

Institut économique Molinari