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Deep Ecology et Environmental Philosophy: du sophisme ontologique au contrôle autoritaire de la population

Pierre Perrin - 21 septembre 2004


La Deep Ecology et l' Environmental Philosophy appartiennent à ces mouvements écologistes qui sacralisent une entité abstraite appelée nature, et remettent ainsi en cause la position centrale que l'homme occupe en son sein. Le combat de ces mouvements complémentaires se résume donc à une contestation radicale de l'anthropocentrisme naturel : la nature n'est plus au service de l'homme, mais celui-ci doit s'y soumettre, éventuellement jusqu'au sacrifice suprême si elle le réclame. Exposée ainsi, la conclusion ne manquera pas d'effrayer. Elle n'est pourtant que la conséquence logique de présupposés que beaucoup de gens seraient prêts à admettre sans plus d'examens.

L'écologie profonde s'appuie sur la notion d' égalité biocentrique , signifiant que presque tous les êtres vivants ont le même droit de vivre et de se développer. A la base de cette notion, subsiste le principe que la dignité d'un être vivant, son essence d'agent moral, réside dans sa capacité d' auto-conscience , autrement dit dans sa capacité à éprouver clairement désirs, plaisirs et souffrances. De là, il est facile de déduire que homos sapiens , chiens, chats, cochons, singes et poulets, sont des agents moraux et donc des sujets de droits, puisque l'observation suggère qu'ils possèdent tous cette capacité d'auto-conscience. L'écologie profonde est donc un animalisme .

Curieusement, ce courant environnementaliste radical ne s'arrête pas à cette conclusion. Ses partisans nous apprennent aussi que certains animaux ayant une capacité d'auto-conscience très supérieure à certains êtres humains, par exemple les nourrissons, les débiles, ou les personnes très âgées, il est moralement et juridiquement plus acceptable de tuer ces derniers plutôt que les animaux en question (cf. Practical Ethic de Peter Singer, 1979). D'une manière générale, il serait moralement et juridiquement tout aussi condamnable de tuer un membre de la plupart des espèces animales, qu'un homme, une femme ou un enfant. Puisqu'il n'est pas possible d'empêcher les êtres humains de tuer des animaux, au moins pour se nourrir, dans la logique égalitariste qui est celle des écologistes profonds, aucune raison ne peut être invoquée pour préférer que ce soit l'homme qui l'emporte dans sa lutte contre l'animal non humain.

L' Environmental Philosophy prend acte de l'égalité homme-animal, et étend cette thèse pour aboutir à des conclusions que l'écologiste profond fait siennes. Puisqu'il est difficile de montrer que les végétaux n'éprouvent pas plaisirs et souffrances, l'égalitarisme moral entre homme et animal débouche aisément sur l'idée que toutes les entités constitutives de la nature ont un droit égal à l'existence. Les interactions entre toutes ces entités égales constituent précisément ce que l'on appelle la nature ; elles sont la nature. Certaines de ces entités, précisément les êtres humains, ne peuvent donc prétendre se faire les maîtres de la nature, car ce serait la détruire par la même occasion. En somme, la destruction écologique de la nature par l'homme ne résulterait que de la destruction philosophique de la nature par l'anthropocentrisme naturel. C'est pourquoi un Edgard Morin (1990, in Oikos , p. 77), adepte de la philosophie environnementale, écrit : « nous pouvons affirmer que dorénavant nous ne pouvons concevoir qu'une nature à double pilotage : la nature doit être piloté par l'homme, mais celui-ci doit être piloté à son tour par la nature ». On remarquera que l'idée sous-jacente à cette conception de la nature est très proche de l'hypothèse Gaïa , formulée par le chimiste James Lovelock : cette hypothèse veut que la nature soit une entité autonome douée d'une volonté immanente assurant son auto-régulation et sa persistance dans le temps.

Quelle est la recommandation pratique principale de ces courants écologistes radicaux ? L'homme ne peut commander à la nature qu'en constituant une part réduite de cette entité, afin de ne pas mettre en danger la survie des autres entités, et donc de la nature elle-même. Ainsi, écrit Lovelock ( Les âges de Gaïa , 1990, p. 214), « s'il n'y avait sur Terre que 500 millions d'humains, pratiquement rien de ce que nous faisons actuellement à l'environnement ne perturberait Gaïa ». Très classiquement, les thèses des écologistes profonds, des philosophes environnementaux et des autres courants écologistes de même inspiration, rejoignent celles des malthusiens ; il s'agit de procéder à un contrôle extrêmement rigoureux des naissances. Effectivement, l'ouvrage fondamental des écologistes profonds Devall et Session, intitulé Deep Ecology (1985, p. 166), affirme, en reprenant les enseignements d'un autre écologiste, G. Snyder : « les êtres humaines sont trop nombreux aujourd'hui et le problème s'aggrave rapidement […]. L'objectif doit être la moitié de la population actuelle du monde, ou encore moins ». Les mêmes conclusions sont partagées par tous les tenants de la thèse de l'homme ennemi ontologique de la nature. Ainsi, l'animaliste italien S. Maffetone (1989, p. 192) écrit : « le respect pour l'environnement et la communauté biotique peut s'obtenir en limitant fortement le total de la population humaine, en sorte que les ressources naturelles soient moins rares ». Puisque l'homme est incapable de se soumettre de lui-même à la nature, l'élite éclairée de l'écologie réclame une planification autoritaire des naissances (et de la mort ?), comme on l'a connue en Allemagne hitlérienne, en Chine, en Inde, en Suède, et dans de nombreux autres pays, avec son cortège de campagnes de stérilisation forcée, de promotions administratives de l'avortement et de sanctions civiles et pénales en cas d'insoumission à la réglementation de la reproduction.

Outre le scandale de planifier autoritairement ce qui, par principe, devrait être laissé à la décision individuelle – la procréation – il faut prêter attention au fait que tout l'échafaudage théorique des écologistes radicaux et de la philosophie environnementale reposent sur des présupposés absurdes. Par exemple, en raisonnant conformément au présupposé cher à la philosophie environnementale – l'hypothèse Gaïa – puisque la nature est douée d'une volonté immanente, le développement de l'espèce humaine et de sa technologie, aussi destructrices soient-elles, doit logiquement faire partie du plan de la nature. Au final, même si l'espèce humaine annihile quantité d'êtres vivants, voire se détruit elle-même, cette évolution des choses est parfaitement cohérente avec une volonté immanente de la nature. C'est donc toujours la nature qui « gagnera » et on comprend alors mal pourquoi il faudrait planifier autoritairement l'évolution de la population pour protéger la nature.

On doit cependant contester un présupposé, si l'on peut dire, encore plus fondamental : le fait de remettre en cause l'égalité ontologique des entités vivantes et interactives composant la nature, suffit à faire s'écrouler le fragile échafaudage de l'écologie profonde et de la philosophie environnementale. Pour cela, il n'est nul de besoin de tenter une évaluation des « degrés » d'auto-conscience des différentes espèces. Il suffit de rappeler que les animaux ne peuvent être des êtres moraux, précisément parce que leur condition naturelle les rend étrangers à tout choix moral. Pour être susceptible de choix moral, c'est-à-dire pour pouvoir choisir entre des moyens bons ou mauvais pour atteindre certaines fins, il faut être ontologiquement libre , c'est-à-dire être doué de raison . Or, les animaux non humains ne sont pas libres puisqu'ils sont esclaves de leurs sensations. Preuve en est qu'il ne viendrait pas à l'idée des écologistes radicaux d'imposer des devoirs moraux aux animaux, comme ne pas manger des êtres humains. L'homme peut choisir de devenir végétarien si on le lui demande, le fauve ne le peut pas ; c'est toute la différence. En réduisant l'homme au plus petit dénominateur commun, une disposition sensitive partagée par la plupart des êtres vivants, les écologistes profonds refusent de voir la différence de nature qui sépare l'animal non humain de l'homme – la raison – et qui fait de ce dernier un agent moral et créateur.

Par sa nature rationnelle, on comprend alors pourquoi l'homme peut commander à la nature, en faire une gestion responsable, et garantir la survie et l'amélioration des conditions de vie de l'espèce humaine. En vertu de cette même nature, chaque couple humain peut réguler volontairement le nombre de ses enfants, et, ce faisant, faire face à une raréfaction des ressources existantes. Enfin, la raison permet de créer des ressources là où auparavant il n'y avait rien d'autre que de la matière dénuée de tout intérêt. Si de nombreuses enquêtes empiriques montrent clairement aujourd'hui que la croyance en l'existence d'une population excessive pour la subsistance de la nature dénote une attitude idéologique et non pas scientifique, cette croyance repose d'abord sur une erreur métaphysique : l'égalitarisme des espèces vivantes ou la négation de l'essence rationnelle de l'homme. L'hypothèse Gaïa et l'animalisme apparaissent alors pour ce qu'ils sont réellement : des fictions commodes – sans doute fondées en partie sur une légitime compassion vis-à-vis de la souffrance animale et sur l'intuition d'un ordre naturel – dénuées de toute existence réelle, et uniquement destinées à promouvoir un autoritarisme, pour ne pas dire un totalitarisme populationniste. Après tout, si l'on devait ramener le nombre des humains à 500 millions de personnes pour préserver Gaïa, comme le réclame Lovelock, cela ne reviendrait-il pas à programmer l'élimination progressive d'environ 5 milliards d'individus ?

Pierre PERRIN est Docteur ès Sciences Economiques

 

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