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Comment l’Etat appauvrit le consommateur

Cécile Philippe - 19 février 2004
(Article paru dans l'Agefi)


Le bruit n’est pas toujours une nuisance. Quand le bruit qui court vient de personnalités telles que Michel-Edouard Leclerc, président des supermarchés du même nom, c’est au contraire, selon l’expression des économistes, une externalité positive. Il faut en effet saluer chez cet homme d’entreprise une qualité intellectuelle exceptionnelle: celle de reconnaître les fondements de sa réussite, à savoir le choix de servir le plus efficacement possible le consommateur. Ce fut le choix de son père en 1949 et c’est celui qu’il défend encore aujourd’hui aussi bien dans son livre «Du bruit dans le Landerneau» (Entretiens avec Yannick le Bourdonnec, Albin Michel, 2004) que dans sa nouvelle campagne de publicité. Cette dernière rouvre le débat autour de la politique anticoncurrentielle menée par les Etats un peu partout en Europe, sous des formes et à des degrés différents, à l’image de la loi Galland en France.

Agir dans le domaine de la distribution, cela suppose certes des compétences techniques mais nécessite aussi un investissement considérable pour lutter contre ce que Bastiat décrivait comme des obstacles artificiels, à savoir ceux que dressent les pouvoirs publics pour empêcher la concurrence entre les producteurs.

C’est une tautologie que de dire que Leclerc agit dans son intérêt ou celui de son entreprise. Ce que les gens ont parfois du mal à comprendre, c’est que cet intérêt peut aller dans le sens de celui des consommateurs. La loi Galland interdit en effet aux distributeurs de répercuter aux consommateurs une part importante des conditions d’achat qu’ils obtiennent auprès des industriels. Depuis 1997, les primes ou ristournes obtenues par un distributeur en fonction des quantités achetées ou des services rendus constituent dans le droit français une catégorie juridique différente de la catégorie «prix d’achat». Ces primes correspondent en fait, pour le distributeur, à une baisse de ses coûts. Il n’a cependant pas le droit de répercuter la baisse due aux primes sur les prix de vente au consommateur sous peine d’être poursuivi pénalement au motif de vente à perte.

Cette différenciation entre prix d’achat et prime, si elle existe dans le droit légal, n’a pourtant aucun fondement économique. Ce qui est important pour un distributeur, c’est le prix de vente qu’il espère pouvoir obtenir sur le marché et, par conséquent, les coûts de production totaux qu’il pense pouvoir supporter: il va toujours chercher à acheter le moins cher possible pour revendre ensuite dans les meilleures conditions. Le prix négocié est le résultat d’un échange entre deux interlocuteurs consentants, compte tenu du bénéfice que les deux parties espèrent tirer des moyens échangés. Par quelle notion arbitraire le droit français a-t-il décidé de créer des distinctions qui n’existent pas, sinon dans la tête des législateurs?

La justification donnée à une telle loi est que si l’on donne aux grandes puissances financières la possibilité de faire leur travail librement, alors elles vont éliminer du marché leurs concurrents. Cela peut, en effet, arriver et c’est d’ailleurs là le bienfait de la concurrence: elle élimine les entreprises les moins efficaces pour rediriger les ressources dans les mains de ceux qui sont les plus aptes à les utiliser. Ce qu’il est important de réaliser, c’est que ce nettoyage du marché n’est pas le résultat d’une décision arbitraire mais celle de millions de consommateurs qui, en achetant un produit (ou en le refusant), orientent les ressources vers telle ou telle entreprise.

Le succès des magasins Leclerc est d’avoir anticipé, il y a maintenant plus d’une cinquantaine d’années, que le consommateur, à qualité de produit donnée, préférait toujours payer moins cher. C’est ce qui explique aussi le plébiscite par les individus des magasins de hard discount tels que Lidl, Aldi, Ed, mais aussi celui de Ryan Air, easyJet ou Virgin. Le marché a éliminé de ce fait ceux qui ne se préoccupaient pas des préférences du consommateur. Ainsi, il compte un nombre d’acteurs moindre de ce qu’il aurait été autrement. Il est probable que les perdants ne se sont pas réjouis de se voir menacés ou éliminés du marché, mais il ne faut jamais oublier qu’ils l’ont été parce qu’ils n’ont pas su répondre aux besoins les plus urgents du consommateur. Economiquement, cette réallocation efficace des ressources rares est parfaitement justifiée.

L’interférence étatique, cependant, s’y oppose dans la mesure où elle met des obstacles à la différenciation par les prix entre distributeurs, limitant ainsi la concurrence qu’ils peuvent se faire. Avec pour principale conséquence d’appauvrir le consommateur.

Cécile Philippe est la directrice de l’Institut économique Molinari

 

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