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Echanges Nord-Sud: ne les enfermez pas dans la pauvreté!
Les pays en développement pâtissent gravement du protectionnisme agricole en vigueur dans l'UE. Au point que leurs habitants en meurent.

Cécile Philippe - 12 septembre 2003


Le sommet de l'Organisation mondiale du commerce s'est ouvert mercredi à Cancún et les premiers manifestants altermondialistes et antiglobalisation ont déjà fait entendre leur voix. Ils accusent les pays du Nord de vouloir détruire l'économie des pays en développement en libéralisant les échanges.

Si seulement les manifestants rassemblés à Cancún et ceux qu'ils représentent pouvaient réaliser que le message qu'ils hurlent est contraire à leur objectif! A les écouter, les pauvres n'auront pas d'autre choix que de rester pauvres. Un peu de réflexion devrait leur faire réaliser que le véritable ennemi n'est pas le libre-échange mais le protectionnisme des pays du Nord, en particulier celui de l'Union européenne (UE)..

Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais!

Il ne faut pas s'y tromper, l'UE parle beaucoup de libre- béchange mais préfère ne pas le pratiquer en faisant le choix d'un système protectionniste dévastateur pour les intérêts des pays en développement qui se chiffre directement en pertes humaines.

L'Union européenne, les Etats-Unis, le Japon et le Canada représentent les quatre grands blocs commerciaux avec 75% du produit mondial. Ils sont évidemment des marchés cruciaux pour les exportations des pays pauvres. Le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, rappelait encore dans un message lu à Cancún que «le libre-échange peut profiter à tous, et pas seulement aux plus riches».

Reste qu'au-delà des beaux discours, la libéralisation du commerce reste à faire puisque les pays riches ferment systématiquement l'accès de leur marché textile et agricole aux pays en développement. Le pire des protectionnistes est de loin l'Union européenne.

Les produits alimentaires sont très fortement taxés

L'UE pratique deux types de mesures protectionnistes qui sont autant d'obstacles empêchant les pays pauvres de bénéficier de leur avantage comparatif dans le domaine alimentaire et dans le domaine du textile.

Les premières mesures sont les restrictions commerciales pratiquées au sein de l'UE. Même si les tarifs douaniers sur les produits industriels n'y sont que de 5%, ceux qui s'appliquent aux produits alimentaires sont bien plus élevés. En moyenne de 20%, ils peuvent atteindre 250% sur certains produits. Par exemple, les tarifs sur les poulets et sur les oranges d'origine bolivienne sont respectivement de 46% et de 32%. En ce qui concerne les produits textiles, les tarifs ont certes été fortement réduits, voire supprimés sur des biens tels que les parapluies ou les parachutes mais, sur les produits textiles à faible coût, ils restent très élevés.

A ces barrières douanières, il faut ajouter la complexité des règles auxquelles sont assujetties les importations en provenance des pays pauvres. Seul un tiers d'entre elles parviennent à remplir les critères demandés. Et ce n'est pas tout. Le parcours de l'exportateur du tiers monde ne s'arrête pas là. S'il a réussi à franchir tous les obstacles précédents, il lui faut encore se soumettre à des réglementations de santé et de sécurité publique, mesures elles aussi protectionnistes. Le lait est, par exemple, soumis à une réglementation selon laquelle il doit être extrait à l'aide de machines et non pas à main nue. Les produits laitiers indiens sont ainsi totalement exclus du marché de l'UE. Ils n'auraient sinon été soumis qu'à des tarifs prohibitifs compris entre 76 et 144%.

Des milliards versés aux betteraviers européens

Le protectionnisme de l'UE, c'est aussi sa Politique agricole commune (PAC) qui subventionne à coût de milliards (41 exactement) son secteur agricole. Les conséquences d'une telle politique pour les pays en développement sont de trois ordres:

1. Ajoutée aux nombreux tarifs et barrières, la PAC empêche les pays pauvres d'avoir accès à des marchés sur lesquels ils auraient autrement un avantage comparatif. L'UE verse chaque année 2,7 milliards d'euros aux producteurs de betterave à sucre et maintient parallèlement des tarifs sur les importations de sucre en provenance des pays en développement.

2. La PAC génère d'immenses surplus qui ne trouvent pas de marché au sein de l'Union au prix fixé qui prévaut. La plupart de ces surplus sont exportés à des prix très faibles, créant ainsi une concurrence déloyale à l'égard des produits non subventionnés des producteurs du tiers monde.

3. Certains de ces surplus sont exportés vers les pays en développement à des prix subventionnés, créant une abondance artificielle dans ces pays. En Jamaïque, trois mille fermiers spécialisés dans la production de lait ont fait faillite du fait de l'importation de poudre de lait en provenance d'Europe.

Il ne faut pas perdre de vue que ces chiffres représentent la souffrance de milliers d'individus dans le monde. Si la PAC et les divers tarifs douaniers pratiqués par l'UE sont contraires à ses propres intérêts, leurs conséquences n'y sont pas mortelles alors qu'elles le sont dans les pays en développement.

En effet, selon une étude récemment publiée par le Center for the New Europe (CNE), «EU Trade Barriers Kill», il est tout à fait raisonnable de penser que parmi les 24.000 personnes qui meurent chaque jour dans le monde, un grand nombre, environ 20.000, ne décèdent pas des suites de la guerre ou de la famine.

La liberté de commerce créerait l'abondance

La liberté du commerce pourrait permettre de créer un monde d'abondance. En maintenant près d'un tiers des barrières à l'échange, l'UE, selon les estimations mentionnées ci-dessus, serait à l'origine du décès de 6600 individus par jour. En d'autres termes, une personne meurt toutes les 13 secondes quelque part dans le monde – en particulier en Afrique – tout simplement parce que l'Union européenne ne pratique pas ce qu'elle préconise.

Même si ces chiffres sont sujets à critique et que d'autres estimations peuvent être proposées, une chose est certaine: les pays en développement se voient aujourd'hui refuser l'accès aux marchés des pays riches, alors que c'est grâce à eux qu'ils pourraient sortir de la pauvreté. Les protestataires de Cancún se trompent donc d'ennemi. Leur révolte devrait se diriger contre le protectionnisme des pays riches et en faveur du libre-échange.

Cécile Philippe est le directeur de l'Institut Economique Molinari

 

Institut économique Molinari