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Comme l’étalon-or - Entretien avec Jesús Huerta de Soto

mercredi 10 juin 2015.

Entretien avec Jesús Huerta de Soto, publié en octobre 2014 dans WirtschaftsWoche.

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L’économiste espagnol met en garde contre la phobie anti-déflationniste présente en Europe et voit en l’euro le garant d’une politique d’austérité soutenable.


Professeur Huerta de Soto, le taux d’inflation dans la zone euro n’est que de 0,4%. Sommes-nous menacés par la déflation, comme le soutiennent de nombreux spécialistes ?

La déflation consiste dans la contraction de l’offre monétaire. Ce n’est pas ce qui se passe dans la zone euro. L’agrégat monétaire appelé M3 croît au rythme de 2% ; l’agrégat M1, plus restrictif, à un rythme supérieur à 6%. De fait, le taux d’inflation dans la zone euro est en deçà de l’objectif de la Banque centrale européenne (BCE), inférieur à 2%. Mais ce n’est pas une raison pour aviver la crainte de la déflation, comme le font quelques banquiers centraux. Ils soutiennent que la chute des prix est une mauvaise chose. Ce n’est pas vrai. La déflation des prix n’est pas un désastre, mais une bénédiction.

Expliquez-nous cela.

Pensez, par exemple, à mon pays, l’Espagne. Les prix à la consommation y sont, en ce moment, en baisse. En même temps, l’économie croît à un rythme annuel d’environ 2%. En 2013, 275 000 emplois ont été créés et le chômage est tombé de 26% à 23%. Les faits démentent les effets négatifs annoncés de la déflation malfaisante.

Cela signifie-t-il que nous devions nous réjouir de la déflation ?

Tout à fait. Elle est particulièrement salutaire lorsqu’elle naît de la conjonction d’une offre monétaire stable et d’une augmentation de la productivité. Un exemple : l’étalon-or au XIXº siècle. À cette époque, la quantité d’or augmentait seulement d’1% à 2% par an. À la même période, les entreprises du secteur industriel générèrent les augmentations de richesse les plus importantes de l’histoire. La BCE devrait donc tourner son regard vers l’étalon-or et réduire l’objectif de croissance de M3 de 4,5% à 2%. Si la zone euro avait une croissance d’environ 3% par an - qu’elle pourrait atteindre si elle se libérait du carcan qu’imposent les réglementations gouvernementales - les prix diminueraient d’environ 1% par an.

Si la déflation est si avantageuse, pourquoi en a-t-on si peur ?

Je ne crois pas que les citoyens ordinaires redoutent la chute des prix. Ce sont les représentants du courant économique dominant qui attisent la phobie anti-déflationniste. Ils font valoir que la déflation augmenterait la charge de la dette réelle, ce qui entraînerait une baisse de la demande agrégée. Mais ceux qui mettent en garde contre la déflation ne disent pas que les créanciers en profitent, ce qui fait qu’ils accroissent leur demande. De fait, l’accroissement de la charge de la dette réelle qui découle de la déflation a un effet salutaire : il affaiblit l’incitation à solliciter des prêts, mettant ainsi fin à la tendance à l’endettement.

N’est-il pas à craindre que les citoyens réduisent leur consommation si demain tout doit être meilleur marché ?

C’est là une remarque que l’on entend constamment et qui est difficile à comprendre. Il suffit de jeter un coup d’œil sur l’accroissement des ventes d’ordiphones, qui se produit alors même que les acheteurs savent qu’ils vont coûter moins cher dans quelques mois. Il y a eu aux États-Unis une déflation de plusieurs décennies après la Guerre Civile. Cependant, la consommation augmenta. Si les gens repoussaient leur consommation à cause de la chute des prix, il arriverait un moment où ils mourraient de faim.

Mais la chute des prix réduit les ventes des entreprises et diminue leur désir d’investissement. Etes-vous disposé à l’ignorer ?

L’essentiel pour une compagnie, ce ne sont pas ses ventes, mais ses bénéfices, c’est-à-dire la différence entre recettes et dépenses. Le prix des ventes diminuant, la pression incitant à réduire les coûts augmente. Les compagnies finiront par remplacer les travailleurs par des machines. S’il faut produire plus de machines, la demande de travail augmentera dans les secteurs de biens d’investissement. Ainsi, les travailleurs qui ont perdu leur emploi dans le secteur des biens de consommation à cause de la déflation trouveront d’autres emplois dans celui des biens d’investissement. Le stock de biens d’investissement augmente sans générer de chômage massif.

Ne simplifiez-vous pas trop les choses ? En réalité, les compétences des chômeurs et les exigences des employeurs divergent parfois considérablement.

Je ne dis pas que le marché est parfait. C’est pourquoi il est essentiel que le marché du travail soit suffisamment flexible pour que les entrepreneurs créatifs soient incités à embaucher de nouveaux travailleurs.

Quel rôle joue la politique dans tout cela ?

Le problème vient de ce que les politiques ont un horizon temporel trop court. C’est pourquoi il faut un cadre de politique monétaire qui les discipline eux et les syndicats. En Europe, c’est la fonction de l’euro. La monnaie commune a empêché les gouvernements d’utiliser la planche à billets et de dévaluer leur devise pour occulter les erreurs de leurs politiques économiques. Les erreurs de politique économique sont ressenties directement à travers une perte de compétitivité du pays en question. Cela conduit les politiques à réaliser de dures réformes. En Espagne, deux gouvernements ont accompli des réformes en un an et demi, chose que je n’aurais pas osé imaginer auparavant. Pendant ce temps, la situation économique s’améliore et l’Espagne recueille les fruits de ses réformes.

Pour l’Espagne, vous avez peut-être raison, mais en Italie et en France on n’a pas encore assisté à de profondes réformes…

… ce qui prouve que la situation devra s’y aggraver encore davantage avant que les réformes ne se produisent. L’expérience montre que plus la situation économique est mauvaise, plus la pression qui incite à la réalisation de réformes est forte. Les succès qu’ont obtenus les réformes en Espagne et dans d’autres pays de la zone euro font croître la pression à Paris et à Rome. Le taux élevé de chômage a exercé en Espagne un effet à la baisse sur les coûts de la main-d’œuvre. Avec une moyenne d’environ 20 euros de l’heure, ils représentent seulement la moitié de ceux de la France. Les Français ne pourront pas éviter un traitement économique de choc, même si la société s’y oppose. Pour que cette pression en faveur de réformes en France et en Italie soit la plus forte possible, l’Allemagne doit poursuivre sa consolidation fiscale.

La BCE subit une pression de plus en plus forte qui l’exhorte à « ouvrir le robinet » monétaire et à dévaluer l’euro. La pression vient de la communauté scientifique, des marchés financiers et des politiques.

Les principaux courants de la pensée économique, le keynésianisme et le monétarisme, expliquent que la Grande Dépression des années 30 s’est produite parce qu’on n’avait pas injecté assez de monnaie. Cela a créé une mentalité anti-déflationniste en science économique. Les politiques se servent des autorités universitaires pour forcer la BCE à revenir à l’inflation. Les gouvernements adorent l’inflation parce qu’elle leur donne l’occasion de vivre au-delà de leurs possibilités et d’accumuler d’énormes quantités de dette, qu’ensuite la banque centrale dévalue par l’intermédiaire de l’inflation. Il ne faut pas s’étonner si, précisément, les adversaires de la politique d’austérité mettent en garde contre la déflation et diabolisent les règles stables de l’euro. Ils s’abstiennent de dire aux citoyens quels sont les coûts réels de l’État providence.

Le président de la BCE, Mario Draghi, a cédé à la pression et promis de sauver l’euro, en utilisant, si nécessaire, la planche à billets. Est-ce une erreur ?

Attention. Pour le moment, Draghi a surtout fait des promesses, mais il a rarement agi. Il est exact que la BCE a réalisé de généreuses opérations de financement et a baissé les taux d’intérêt. Mais le rendement réel des obligations à 10 ans est plus élevé que celles des États-Unis. En ce qui concerne les actifs totaux, la BCE en a moins fait que d’autres banques centrales occidentales. Tant que les gardiens de l’euro parleront mais n’agiront pas, l’Italie et la France seront poussées à faire des réformes. C’est pourquoi, il est fondamental que la BCE résiste à la pression des gouvernements et du monde financier anglo-saxon et n’achète pas les obligations d’État.

En particulier, quel rôle jouent les marchés financiers anglo-saxons ?

La presse anglo-saxonne et les marchés financiers font ostensiblement campagne contre l’euro et les politiques d’austérité menées en Europe continentale. Je ne suis pas un fanatique des théories de la conspiration, mais l’opposition frontale émanant de Washington et Londres semble révéler des intentions cachées hostiles à l’euro. Les américains craignent que les jours du dollar en tant que devise mondiale de réserve ne soient comptés, si l’euro réussit à survivre et à se maintenir comme monnaie forte. L’Amérique a perdu sa discipline monétaire après la Seconde Guerre mondiale.

L’euro peut-il survivre à long terme sans une union politique ?

La plupart des citoyens ne sont pas favorables à une union politique. Celle-ci n’est pas souhaitable non plus, parce qu’elle diminuerait la nécessité d’une austérité fiscale. Le meilleur système monétaire dans une société libre est celui de l’étalon-or, avec pleine couverture de tous les dépôts et sans banques centrales dépendantes des États. Tant que cet étalon-or n’existera pas, nous devrons défendre l’euro. Parce qu’il prive les gouvernements de l’accès à la planche à billets et les force à consolider les budgets nationaux et à réaliser des réformes. Il fonctionne comme l’étalon-or.

Entretien réalisé par Malte Fischer, 30 octobre 2014
Chef économiste de WirtschaftsWoche
malte.fischer@wiwo.de




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