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9 questions pour Cécile Philippe : Le principe de précaution (8)

par Cécile Philippe
jeudi 19 mars 2015.

Huitième question tirée d’une grande interview réalisée par Grégoire Canlorbe avec Cécile Philippe, directrice générale de l’IEM, pour le compte de l’Institut Coppet.

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Huitième question tirée d’une grande interview réalisée par Grégoire Canlorbe avec Cécile Philippe, directrice générale de l’IEM, pour le compte de l’Institut Coppet. En plus d’avoir été publiée sur le site de l’Institut Coppet, cette interview a été publiée sur le site de 24hGold et dans le numéro 16 de la revue Laissons Faire.


Grégoire Canlorbe : Aussi bien dans votre essai « C’est trop tard pour la Terre ! », que dans votre ouvrage « Trop tard pour la France ? », vous consacrez de nombreuses pages au principe de précaution, lequel fait l’objet d’une critique dense et percutante de votre part. Pourriez-vous revenir d’une manière exhaustive, minutieuse et synthétique sur les éléments clefs de votre propos ?

Cécile Philippe : Oui, ce sujet me préoccupe depuis des années car je ne crois pas à la gestion publique des risques, ce que le principe de précaution instaure de facto. De la même façon que Ludwig von Mises annonçait l’impossibilité du calcul économique dans les économies socialistes, c’est un leurre de croire que l’on peut gérer le risque de façon publique.

Il faut comprendre un aspect essentiel de la vie, à savoir que si des risques peuvent être associés à une action donnée, d’autres risques sont associés au fait de ne pas agir.

Le danger du principe de précaution est qu’il nous invite à ignorer certains risques, à imaginer qu’une action quelle qu’elle soit peut être exempte de risque, ce que tout individu sait être impossible par son expérience personnelle. Parce que les êtres humains ne disposent pas d’informations et de connaissances parfaites sur les choses et ne peuvent prédire avec certitude le futur, ils se trouvent nécessairement dans une situation où certes l’action comporte des risques mais l’inaction en comporte tout autant. À l’extrême, l’inaction entraîne la mort.

Nous sommes donc condamnés à agir pour vivre, à changer pour maintenir notre existence. Il est vrai que personne ne souhaite agir à tort et à travers au risque justement de se nuire à lui-même et aux autres. Comment sortir de ce dilemme ? Il faut bien trouver un moyen de sélectionner entre des comportements aux risques acceptables et des comportements dangereux. C’est bien là ce que se propose de faire le principe de précaution.

Ce principe souffre malheureusement d’un biais qu’il est crucial de mettre en perspective afin de le mesurer ensuite aux autres alternatives de gestion du risque, en particulier celui de la responsabilité individuelle qui applique le principe de prudence.

Il y a deux types d’erreurs possible par rapport à un changement envisagé qui dans un cas peut rendre le monde plus sûr et dans l’autre plus dangereux. La première est de considérer qu’un changement inoffensif est dangereux et donc de ne pas faire le changement. La seconde est de croire qu’un changement améliorera la sécurité alors qu’il se révélera au contraire dangereux. Le premier type d’erreur est illustré par les béta-bloquants. Ils réduisent le risque de mortalité des gens atteints d’affection cardiaque. La Food and Drug Administration (FDA) a refusé l’autorisation des béta-bloquants durant cinq ans. Pendant cette période, des milliers de personnes sont décédés suite à des crises cardiaques. » Le second type d’erreur peut être illustré par la Thalidomide des années 1960. On pensait que ce médicament rendrait le cycle menstruel plus régulier, mais il a eu comme résultat la naissance d’enfants avec des membres déformés.

Le défi est donc de trouver le juste équilibre entre ces deux types d’erreur qui comportent des coûts humains et sociaux : entre le fait d’aller trop vite (laisser passer trop de mauvais produits) ou le fait d’aller trop lentement ; autrement dit entre les risques liés à l’innovation et les risques de l’immobilisme technologique.

La solution réglementaire et politique ne présente pas les garanties offertes par la solution de marché. Pour les raisons que nous allons exposer ci-dessous, sous l’égide du principe de précaution, les autorités réglementaires favoriseront les choix les plus conservateurs. En effet, ceux qui prennent les décisions en matière d’autorisation d’une technologie sont des hommes comme les autres. Comme dans tout autre domaine, ils serviront leurs concitoyens à condition que cela soit en harmonie avec la poursuite de leur propre intérêt. Or, le sort de ces personnes est lié à celui de l’agence de réglementation pour laquelle ils travaillent et celle-ci dépend des budgets que les hommes politiques lui allouent. La pire chose qui puisse leur arriver est qu’un scandale médiatique éclate et qu’il affecte leur budget. De ce point de vue, les deux types de risque ne sont pas équivalents. En effet, lorsqu’un produit est mis sur le marché et qu’il est dangereux, il fait des victimes et les risques de scandale et de sanction sont donc plus grands. Par contre, les victimes d’un produit qui n’a jamais été autorisé sur le marché ne sont pas identifiables. Une personne qui meurt d’une crise cardiaque ne sait en général pas qu’un produit aurait pu la sauver s’il avait été autorisé.

Alors que la carrière et la rémunération de ceux qui prennent les décisions sont fonction du nombre de produits dangereux détectés et refusés, à l’inverse ils ne bénéficient d’aucune motivation particulière à bien veiller à ce que ne soient pas rejetés des produits bons ou inoffensifs.

Les solutions de marché ne présentent-elles pas le vice inverse, à savoir qu’elles privilégieraient toujours les solutions favorables à l’innovation quel qu’en soit le prix ? Ce résultat est loin d’être évident. En effet, toutes les entreprises sont normalement prisonnières de contraintes de prudence. Aucune entreprise – qui veut maintenir sa réputation – ne peut se permettre de lancer n’importe quel produit sur le marché car elle est soumise à la responsabilité juridique et à un impératif de bonne réputation.

Les entreprises investissent des milliards dans des actions de communication pour créer et maintenir une réputation qui du jour au lendemain peut être ruinée en cas de scandale. Cette simple discipline financière signifie que les entreprises sont contraintes d’employer des gens dont le seul rôle est en permanence de se faire les « avocats du diable », et d’expliquer pourquoi il ne serait pas sage de faire ceci ou cela. De ce fait, les résistances au changement dans les entreprises modernes ne sont en réalité pas moins fortes que dans toute autre organisation. Courent-elles le risque d’être aussi conservatrices que les autorités publiques ? Non, car à la différence des ces dernières, les entreprises privées sont également soumises à la concurrence et à la loi du profit. Pour survivre – à la différence des organismes publics – elles sont forcées, malgré toutes les contraintes de prudence auxquelles elles sont aussi soumises, d’innover et de faire appel à des « avocats de l’innovation et du progrès ».

« La caractéristique de la firme moderne est ainsi d’organiser un dialogue permanent entre les pour et les contre. »

C’est au sein des entreprises soumises à la fois au principe de prudence et à la loi du profit que l’on a le plus de chance de trouver le processus décisionnel le mieux à même de garantir que les décisions seront prises après un débat aussi argumenté, rationnel et équilibré que possible.

D’autre part, il est important de rappeler qu’il existe sur le marché des méthodes efficaces de gestion du risque. La technique de l’assurance en est un bon exemple. Elle ne consiste pas à interdire ou à éviter le fait qu’un événement malheureux se produise – comme le vol ou l’incendie – mais elle permet aux assurés de se prémunir contre eux en éliminant le risque associé à celui-ci. Cela ne signifie pas que l’assuré soit déresponsabilisé. Bien au contraire, ce type de contrat entre assuré et assureur crée des incitations favorables à des comportements prudents de la part de l’assuré. Ceux-ci limitent l’importance ainsi que la possibilité d’apparition des risques. L’assureur a tout intérêt à inciter son client à prendre les précautions nécessaires pour éviter la multiplication des sinistres. Il en va de la pérennité de son activité. Il est fort courant, par exemple, qu’un assureur exige de son client, une porte blindée, une alarme ou la présence d’un extincteur pour accepter de l’assurer. Il en va de même dans le cas d’une assurance contre des risques que le client fait courir à autrui. L’assurance privée promeut ainsi la prévention, l’autodiscipline et la modération dans la prise de risques.

Enfin, la « précaution » érigée en principe de décision publique entrave le processus de découverte dont l’objet est largement la gestion du risque. Si les hommes ne peuvent jamais tout savoir sur tout, ils peuvent néanmoins réduire ou mieux gérer les risques en développant les connaissances qu’ils ont du monde qui les entoure. D’ailleurs, les assureurs ont intérêt à participer à un tel développement en découvrant les informations correctes concernant les risques qu’ils traitent. A contrario, en prohibant certaines activités à cause des risques qu’elles impliqueraient, plus personne n’est incité à entreprendre les recherches permettant d’identifier au mieux ces risques et de les réduire.

Accepter la gestion du risque par le principe de précaution, c’est prendre le risque de ne plus avancer, de privilégier systématiquement l’immobilisme et le statu quo alors qu’un système de responsabilité individuelle permet de balancer prise de risque et prudence. Cette responsabilité est régie en France par l’article 1382 du code civil français selon lequel : « Tout fait quelconque de l’homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé, à le réparer. »

Le législateur français a mis la main dans un engrenage dangereux, exposant les citoyens à des risques de « dommages graves et irréversibles ». Il est pour le moins curieux d’appeler « principe de précaution » un concept nous invitant à ignorer les risques de l’interdiction. De plus, son application doit entraver le développement des moyens permettant de se prémunir contre les risques. Ces moyens sont l’assurance, le développement de la connaissance des risques, l’augmentation de l’investissement. Ils se développent avec le respect de la propriété privée et permettent développement économique et prospérité. Sans liberté économique et sans la responsabilité que le cadre légal établit et exige de la part de chaque individu, il n’y a pas de bonne gestion du risque.

Cécile Philippe est directrice générale de l’Institut économique Molinari. Cécile Philippe est directrice générale de l’Institut économique Molinari.


L’interview en parties

Votre parcours intellectuel, universitaire et professionnel (1)
Le marché du travail français (2)
La mondialisation des échanges marchands (3)
La crise financière (4)
La théorie dite autrichienne du cycle des affaires (5)
La notion de développement durable (6)
Le modèle social français (7)
Le principe de précaution (8)
Optimiste ou pessimiste face à l’avenir (9)




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