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9 questions pour Cécile Philippe : La crise financière (4)

par Cécile Philippe
mercredi 25 février 2015.

Quatrième question tirée d’une grande interview réalisée par Grégoire Canlorbe avec Cécile Philippe, directrice générale de l’IEM, pour le compte de l’Institut Coppet.

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Quatrième question tirée d’une grande interview réalisée par Grégoire Canlorbe avec Cécile Philippe, directrice générale de l’IEM, pour le compte de l’Institut Coppet. En plus d’avoir été publiée sur le site de l’Institut Coppet, cette interview a été publiée sur le site de 24hGold et dans le numéro 16 de la revue Laissons Faire.


Grégoire Canlorbe : La crise de 2007 a été pour de nombreux commentateurs l’occasion de clamer que l’actualité donnait raison à Keynes et que celui-ci faisait son retour en grandes pompes sur le devant de la scène. Le modèle keynésien soutient que les crises de l’économie de marché trouvent pour origine l’effondrement de l’investissement et en amont l’intensité anormale du désir de liquidité (par motif de précaution dans un contexte d’incertitude radicale). L’investissement est un compartiment de la demande globale anticipée par les entreprises, le volume de la demande anticipée déterminant le volume de la production et donc le volume de l’emploi.

Les anticipations d’investissement et de consommation par les entreprises déterminent donc le niveau de la production et le niveau de l’emploi. La consommation est une fonction stable et croissante du revenu des agents. L’incitation à investir dépend de la différence positive entre l’efficacité marginale du capital et le taux d’intérêt en vigueur. La fonction de l’intérêt offert aux épargnants est de rémunérer leur placement, i.e. leur renonciation à la liquidité (et non point leur épargne, i.e. leur renonciation à la consommation immédiate) ; en sorte que tout accroissement de la préférence pour la liquidité implique une hausse du taux d’intérêt pour une quantité donnée de monnaie en circulation. Lorsque le désir de liquidité est anormalement élevé, il tend à faire monter si haut le taux d’intérêt que cela provoque la baisse foudroyante des projets d’investissement et donc la chute de la demande anticipée.

Via l’effet dit du multiplicateur keynésien il s’ensuit l’effondrement de la production ainsi que de l’emploi, qui engendre à son tour la chute de la consommation et donc de la demande anticipée, et donc de la production, et ainsi de suite. Une situation de sous-emploi durable s’instaure : elle résulte des mécanismes spontanés du marché et ces mêmes mécanismes sont impuissants à sortir l’économie de cette situation. Quelles seraient selon vous les forces et les lacunes du raisonnement keynésien sur la monnaie, l’investissement et l’effet multiplicateur ?

Cécile Philippe : Vous avez raison de mentionner la résurgence des idées keynésiennes lors de la crise de 2008 car – sans avoir jamais disparues – elles sont revenues sur le devant de la scène au cours des dernières années sous des formes certes un peu différentes de ce que Keynes aurait pu en dire lui-même mais en en gardant l’esprit.

Reste qu’il est effectivement intéressant de revenir sur les idées de Keynes lui-même qu’il exprime principalement dans son ouvrage Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie où les concepts de monnaie, d’investissement et de multiplicateur jouent un rôle essentiel.

Ce qu’il faut comprendre à propos de Keynes, c’est qu’il était convaincu que l’économie de marché est en état de dépression chronique ou permanent. Pourquoi ? Parce qu’il y a trop d’épargne et pas assez d’investissement et de consommation. C’est le fameux paradoxe de l’épargne de Keynes : si le revenu dépasse largement la consommation - à savoir qu’il y a « trop d’épargne » - alors l’investissement ne sera pas suffisant pour absorber toute cette épargne. On observera alors une baisse de la demande, une hausse du chômage et in fine une baisse des revenus.

Or, dans une économie de marché, il serait – selon lui – très difficile de maintenir le niveau d’investissement adéquat car le capital est trop abondant et provoque une pression à la baisse du profit rendant les nouveaux investissements peu opportuns. “If there is an increased investment in any given type of capital during any period of time, the marginal efficiency of that type of capital will diminish as the investment in it is increased (…) the prospective yield will fall as the supply of that type of capital is increased, and partly because, as a rule, pressure on the facilities for producing that type of capital will cause its supply price to increase (…)”

Pour sortir l’économie de son marasme, il faut donc augmenter la consommation. Or, on ne peut pas compter sur les consommateurs qui ont tendance à trop épargner, d’où le rôle donné à la dépense publique pour atteindre le plein emploi.

Les idées de Keynes ont été critiquées par un grand nombre d’auteurs, à commencer par Friedrich A. Hayek dans son livre Prix et production. D’autres se sont également attelés à cette tache comme Henry Hazlitt, Georges Reisman, James Ahiakpor, etc.

On trouve donc au cœur de la théorie keynésienne les notions d’investissement et de consommation ainsi que d’épargne qu’il me semble absolument crucial de discuter. John Maynard Keynes fait le raisonnement que si la consommation baisse, alors les dépenses dans l’économie baisseront elles-aussi, entraînant la spirale dépressionniste qu’il décrit. Cependant, l’un n’entraîne pas forcément l’autre puisque la consommation ne décrit qu’une faible partie des dépenses réalisées au sein d’une économie. En effet, la majeure partie des dépenses faites dans une économie ne concerne pas les biens et services finaux (tels que mesurée par des agrégats comme le PIB) mais plutôt les biens et services intermédiaires. Chaque euro dépensé pour ces biens et services génère un revenu pour une entreprise. Quand on réalise cela, on prend conscience que dans une économie, les dépenses pour des biens de consommations en tant que telles ne représentent en proportion qu’une faible partie des dépenses totales.

Quand on se focalise – comme Keynes – sur ces dépenses, on peut in fine avoir une image tronquée de ce qui se passe au sein de l’économie. De façon plus générale, on peut sans doute reprocher à Keynes de se focaliser sur des valeurs nettes du revenu, de l’investissement, de l’épargne plutôt que sur des valeurs brutes. Si bien sûr le revenu net a son importance, il n’empêche que la notion de revenu brut est cruciale si on veut comprendre la dynamique de la production et comprendre ce qui se passe lors d’une dépression.

En effet, Keynes examine un revenu net, c’est-à-dire un revenu dont il déduit certains coûts dont notamment les coûts d’amortissement (dépréciation). Ces coûts correspondent cependant à des achats à des entreprises pour justement renouveler le capital et permettre la poursuite au moins à l’identique des opérations. C’est à partir de ce revenu net qu’il déduit le montant qui pourra être consacré à l’épargne et à l’investissement. Ce montant se focalise sur l’épargne et l’investissement qui vont permettre d’ajouter du capital à celui déjà existant mais pas le capital qui permet de le remplacer.

Or, cette partie est certainement beaucoup plus importante que l’autre et essentielle à la poursuite des activités au sein d’une économie. Cette vision des choses conduit à ignorer la majeure partie des revenus, de l’épargne et des investissements qui sont réalisés et donc à sous-estimer leur valeur.

Keynes fait aussi l’erreur de confondre épargne et thésaurisation. Cette dernière est certainement la partie la plus insignifiante de l’épargne. Elle n’est qu’une façon parmi d’autre d’épargner. L’épargne n’est rien d’autre qu’une façon d’utiliser ses revenus à autre chose que consommer. Elle peut passer par l’achat d’actions, d’obligations, de comptes d’épargne, d’un logement, etc. La thésaurisation est une façon d’accroître son épargne sous forme monétaire.

Cette recomposition suppose souvent la vente d’actifs qui a un effet dépréciatif sur leur valeur. Elle est souvent le fait d’individus qui cherche à restaurer leur liquidité parce que justement ils étaient arrivés à des situations d’illiquidité, typiques du haut du cycle économique. Quand les acteurs réalisent que les choses commencent à tanguer, ils recherchent la liquidité. Ce n’est pas la cause de la crise mais seulement la conséquence et à vrai dire, cela va avoir un effet bénéfique pour l’économie puisque les acteurs en question présentent alors moins de risque de se retrouver en situation d’illiquidité et de faillite. De plus, cette recherche de la liquidité va diminuer les dépenses dans l’économie. Cela va diminuer la valeur des actifs dans l’économie (prix des maisons et des biens de capital) et donc augmenter le rendement potentiel des biens de capital. Cela crée l’incitation nécessaire à investir de nouveau et crée les conditions du retour à la croissance.

Il n’est pas possible de revenir sur toutes les erreurs commises par l’analyse de Keynes du fonctionnement de nos économies. On aurait aussi pu parler de sa ferme conviction que la baisse des salaires ne va pas permettre un retour au plein emploi (les nouveaux keynésiens parlent plutôt de rigidité des salaires à la baisse). Reste que la critique principale qu’on peut faire à l’auteur est de passer à côté d’une grande partie des variables qu’il cherche à expliquer et finalement de proposer des solutions qui sont la cause des problèmes.

Cécile Philippe est directrice générale de l’Institut économique Molinari.


L’interview en parties

Votre parcours intellectuel, universitaire et professionnel (1)
Le marché du travail français (2)
La mondialisation des échanges marchands (3)
La crise financière (4)
La théorie dite autrichienne du cycle des affaires (5)
La notion de développement durable (6)
Le modèle social français (7)
Le principe de précaution (8)
Optimiste ou pessimiste face à l’avenir (9)




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